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Benoît Delépine a pu présenter son film, avec Gustave Kerven, l'été passé comme ici au festival d'Angoulême.
Benoît Delépine a pu présenter son film, avec Gustave Kerven, l'été passé comme ici au festival d'Angoulême.

Benoît Delépine: se moquer des réseaux sociaux

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
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Benoît Delépine nourrit une passion telle pour les orignaux que lors du déconfinement estival de 2020, la première chose qu’il a faite fut d’aller au zoo pour revoir son animal préféré. Imaginez sa joie de parler au téléphone avec un journaliste du Québec! N’empêche que l’essentiel de la discussion a plutôt porté sur Effacer l’historique, satire mordante pour le moins... originale (à ne pas confondre) sur l’emprise du numérique sur notre quotidien.

Depuis presque 20 ans, le cinéaste français, aussi acteur et humoriste, coréalise ses longs métrages avec Gustave Kerven. La paire écrit depuis 25 ans pour Groland, une émission de télé sur Canal + qui parodie l’actualité française et internationale — ce qui explique leur ancrage dans un propos social jusque dans leurs films.

Le duo accède à une renommée plus large avec Mammuth (2010) et Le grand soir (prix spécial du jury Un certain regard à Cannes 2012).

À leur troisième présence à la Berlinale, ils décrochent un prix spécial Ours d’argent du 70e anniversaire, il y a tout juste un an. «Comme d’habitude, ils ont dû trouver une terminologie spéciale pour nous primer, lance-t-il narquois. Nous, on en a conclu que c’était le meilleur film des 70 dernières années...»

Boutade, certes, mais sacré long métrage pareil qui s’attarde aux déconvenues de trois amis avec les GAFAM : Bertrand (Denis Podalydès) tente de faire retirer de Facebook une vidéo compromettante de sa fille; Marie (Blanche Gardin) est victime d’un jeune maître chanteur qui a profité de son ébriété pour les filmer alors que Christine (Corrine Masiero), qui offre un service de voiturage, voit sa cote dépréciée par ses concurrents qui exploitent une faille de l’algorithme de leur application.

Un prétexte pour se pencher sur ces citoyens, tous criblés de dettes dans le film, happés par la machine et qui ont exprimé leur ras-le-bol dans la réalité de façon spectaculaire par l’entremise du mouvement de révolte spontané dit des Gilets jaunes. «Il y a beaucoup de gens qui sont venus nous dire, jusqu’au premier ministre, figurez-vous, qu’ils étaient contents de comprendre ce qui s’était passé, leurs motivations.»

Les deux réalisateurs ont donc voulu examiner la pression exercée pour se doter des outils numériques de divertissement, de communication et de consommation, en particulier chez ceux dont les ressources financières sont limitées. «Si on ne fait pas ces dépenses-là, on se met un peu à l’écart de la société. On croit qu’on a le choix, mais pas tellement. Les salaires n’ont pas augmenté, mais on a ces dépenses en surplus. C’est là que le bât blesse.»

Manifestement, Effacer l’historique a touché une corde sensible. Delépine et Kerven l’ont constaté lors d’une tournée estivale d’une quarantaine de villes pour présenter leur film. «Il y a des gens qui sont sortis en pleurs tellement ils s’étaient projetés dans l’héroïne principale [Marie]. C’était une prise de conscience de leur situation.» Comme disait le défunt magazine Croc : C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle.

Parce que même s’il s’agit d’une fiction, le récit est profondément ancré dans la réalité. Pour les repérages, les deux hommes ont séjourné dans une banlieue française — un lotissement qui a servi de décor au tournage.

«Ils avaient tous des problèmes différents, mais largement compétitifs avec ceux de nos personnages. On n’était pas loin de la vérité, parfois même en dessous. Dans la réalité, ça peut aller plus loin. On croyait qu’on avait trop chargé côté problèmes personnels, malheureusement, c’était souvent le cas.

Le dodo

On vous épargne les détails, mais il y a un moment où Bertrand aboutit à l’île Maurice, lieu qui abritait le dodo, ce volatile massacré par les Européens à leur arrivée au XVIIe siècle. «C’est l’image forte qui nous a donné le goût de faire ce film. L’animal qui n’a rien compris, qui croit qu’il n’a aucun prédateur, que tout va bien et rien ne peut lui arriver — [comme l’être humain]. L’image est aussi valable pour le coronavirus qui nous touche. On est l’espèce archidominante et, tout d’un coup, un virus pourrait venir à bout de nous.»

Parlant de COVID-19, bien que le film fut tourné bien avant la pandémie, il décrit le confinement de gens qui s’enferment chez eux et dont lien avec les autres, sauf exception, passe par les appareils électroniques. «Effectivement, tout le monde se retrouve seul chez soi à consommer des séries, à se faire livrer...»

Corrine Masiero et Blanche Gardin dans <em>Effacer l'historique</em>.

Un renouveau féminin

Benoît Delépine et Gustave Kerven s’inscrivent dans une tradition de cinéastes qui aiment bien faire appel à une troupe de réguliers (acteurs et équipe technique). Bouli Lanners, Benoît Poelvoorde et même Michel Houellebecq en sont, pour de courts passages cette fois.

«On avait envie de changer un peu, c’est vrai, mais aussi de féminiser un peu. Il y a Yolande Moreau qui a joué pas mal dans nos films, Brigitte Fontaine qui a fait des apparitions, sauf qu’en regardant dans le rétroviseur, on s’est dit : “C’est quand même un peu mec, tout ça.” Pendant les manifs des Gilets jaunes, on a vu beaucoup de femmes seules ou monoparentales. On s’est qu’on n’abordait jamais ça, que nos problématiques étaient souvent liées à des hommes et rarement à des femmes.»

Comme l’envie de tourner avec Blanche Gardin, surtout connue comme humoriste en France, et Corinne Masiero, elle-même égérie des Gilets jaunes à l’époque, était très forte… Quant à Denis Podalydès, «il fait partie avec son frère, quand ils tournent des films, des rares personnes qui nous font rire au cinéma».

La prochaine œuvre du duo risque d’être encore plus différente. «On a plus envie de faire un film hors du temps, qui ne ressemble pas trop à ce qu’on a fait avant. Peut-être un polar. Un peu original quand même», rigole Benoît Delépine.

Aucun doute là-dessus.

Effacer l’historique prend l’affiche au cinéma le 19 mars.