Ava, avec Noée Abita et Juan Cano, débute comme un film néoréaliste italien puis bascule lentement dans le conte fantastique.

Ava, la rebelle aux yeux sombres ***1/2

CRITIQUE / Ava avait tout le potentiel d’être un drame déchirant et larmoyant. Heureusement, Léa Mysius a opté pour une comédie dramatique parfois caustique qui s’attaque avec une belle touche et sans fausse pudeur aux tabous de la représentation de l’éveil de la sexualité à l’adolescence. Un long métrage fascinant porté avec grâce par sa craquante jeune interprète, Noée Abita.

Ce premier film d’auteur, la réalisatrice a eu la chance de le porter jusqu’à la Semaine de la critique du dernier Festival de Cannes. Avec raison. Ce n’est pas tant le récit, d’abord conflit mère-fille, puis histoire d’amour tumultueuse, qui fascine, mais bien les différents styles adoptés par la réalisatrice.

Ava débute comme un film néoréaliste italien. L’ado solitaire de 13 ans perd progressivement la vue. Sa mère désinvolte et immature (Laure Calamy) est déterminée à leur faire passer leurs meilleures vacances d’été à la mer. Ava, de plus en plus révoltée par les turpitudes maternelles, s’intéresse plutôt à un gros chien noir qui appartient à Juan (Juan Cano). Lorsque le fugueur est aux prises avec la police, la jeune effrontée lui vole à son insu son meilleur ami.

Le long métrage bascule lentement dans le conte fantastique, alors que Lupo le chien aide Ava à réaliser des «exercices» les yeux bandés et que Juan l’observe se baigner nue à partir du bunker qu’il squatte sur le bord de la plage. L’épisode va déclencher une montée du désir qui se manifeste dans le sommeil de l’ado (filmée de façon très frontale), par ailleurs peuplée de cauchemars. L’un d’entre eux, avec les yeux sortis de leur orbite, est un clin d’œil au surréaliste Chien andalou (1929) de Luis Buñuel.

Ava fait aussi clairement référence à Pierrot le fou (1965) de Godard, lorsque les deux jeunes s’enduisent de glaise pour réaliser des vols à main armée loufoques auprès de nudistes, ainsi qu’aux 400 coups (1959) de Truffaut, tant dans l’esprit que son plan final. On peut aussi penser au Chat noir, chat blanc (1998) de Kusturica pour la scène de mariage extérieur.

Étonnante maîtrise de la composition

Il y a ce même ton ludique chez Mysius, qui démontre également une maîtrise étonnante de la composition. Bien sûr, certaines scènes peuvent provoquer une baisse de tension, mais elles sont d’une telle beauté que l’accroc est vite pardonné. Ses plans gorgés de lumière, qu’elle signe avec son directeur photo Paul Guilhaume, contrastent à la fois avec le caractère sombre d’Ava qu’avec la cécité qui descend lentement sur elle. Comme si l’ado faisait le plein d’images avant la grande noirceur.

Sans parler de l’usage judicieux de la trame sonore, de la contrebasse dissonante à un extrait de She Ain’t A Child No More de Sharon Jones, dont le titre veut tout dire. Récit initiatique, donc, mais avec suffisamment d’originalité pour obtenir et garder l’attention du spectateur. 

Ava évolue sur le même territoire qu’Au pire, on se mariera de Léa Pool, mais contrairement à celui-ci, Léa Mysius n’a pas eu peur de plonger dans la transgression (Juan est majeur) et de l’illustrer. Les actions d’Ava, qui vit avec une mère monoparentale, sont aussi plus justifiées — on peut comprendre son désir de révolte et de fuite avec son ténébreux amant.

Ce premier essai très réussi, malgré quelques trous dans le scénario, démontre qu’il y a une nouvelle génération de cinéastes françaises (Mia Hansen-Løve, Katell Quillévéré, Rebecca Zlotowski, Lola Bessis, Mélanie Laurent, Lucie Borleteau, Jeanne Herry…) qui fait preuve de créativité et qui ose de belles choses. Souvent plus que leurs jeunes compatriotes. À suivre…

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***1/2
  • Titre: Ava
  • Genre: comédie dramatique
  • Réalisatrice: Léa Mysius
  • Acteurs: Noée Abita, Laure Calamy et Juan Cano
  • Classement: en attentede classement
  • Durée: 1h45
  • On aime: la palette de styles, le ton audacieux, la beauté plastique
  • On n’aime pas: certains trous dans le scénario