La réalisatrice Anne Fontaine a adapté à sa façon le roman «Pour en finir avec Eddy Bellegueule» d’Édouard Louis.

Anne Fontaine au cœur de l’intimidation

PARIS — Anne Fontaine, qui oscille entre drames et films plus légers, s’est investie, cette fois, dans un long métrage poignant. «Marvin ou la belle éducation» plonge dans la vie d’un garçon maltraité par sa famille et victime d’agressions à l’école en raison de son physique efféminé qui s’émancipe au contact de l’art et d’une rencontre avec une icône... La réalisatrice de 58 ans, «garçon manqué» à son époque, y a mis beaucoup du sien, confie-t-elle en entrevue. Et montre un visage de la France que plusieurs aimeraient mieux ne pas voir…

Q Vous avez pris beaucoup de libertés avec Pour en finir avec Eddy Bellegueule, au point où son auteur, Édouard Louis, a déclaré n’avoir «rien à voir avec le film». Qu’est-ce qui s’est passé?

Il est venu me rencontrer pour adapter son livre. J’ai été frappée par sa puissance. Mais son livre se termine avec son enfance, à 12 ans. Très vite, je lui ai dit que je ne l’adapterai pas tel quel [car] j’étais frustrée qu’il se termine là. Je lui ai proposé de créer la trajectoire de ce jeune garçon et de voir comment les rencontres bienveillantes qui ont été sur son chemin ont pu l’aider à se construire. C’est donc que la moitié du film qui n’était pas dans le livre. Il a dit «faites ce que vous voulez» et vendu ses droits. Ensuite, comme j’ai tout modifié, il a lu le scénario et trouvé que c’était complètement différent. Bien sûr: j’y ai mis des éléments personnels, autobiographiques, et j’ai inventé l’histoire de ce jeune garçon.

Q Marvin doit surmonter plusieurs contraintes qui sont aussi sociales que personnelles…

Sociales, émotionnelles, sexuelles, culturelles… Il est exilé dans sa propre famille qui ne comprend pas comment ils ont pu donner naissance à un garçon pareil. D’abord, il est sublime physiquement, cette tête d’ange excite la malveillance des autres garçons et il est victime de harcèlement: dès qu’on est différent, on devient une proie. Ce qui m’intéressait, ensuite, c’était de voir comment on peut faire évoluer sa famille inculte, raciste et homophobe. Ça parle aussi de la complexité des liens familiaux, des difficultés de transmission et de compréhension.

Q Vous ne portez pas de jugement sur cette famille, parfois brutale et cruelle, alors que ça aurait été facile de le faire?

R Il ne fallait pas. Ce qui pèse le plus sur ce genre de famille, c’est le manque d’éducation. Et c’est ce qui est horrible. […] Pour moi, c’était très important de porter un regard humain.

Q Mais vous traitez tout de même par la bande de la montée de l’extrême droite, qui s’y nourrit?

R En faisant mes recherches, j’ai vu beaucoup de familles Bijoux [le nom de famille des protagonistes], qui disaient des choses sur les immigrés, les homosexuels… Ils étaient dans un état de misère socioculturelle très forte. Ça m’a frappée que, dans [l’école] où j’ai tourné, 60 % des parents étaient au chômage. C’est énorme. Pour se sortir de ce milieu et de cette misère, cette absurdité raciste et cette France rassie, c’est extrêmement difficile. Il faut de la chance. Ce qui va sauver [Marvin], c’est l’éducation et la culture.

Isabelle Huppert joue son propre rôle dans «Marvin ou la belle éducation».

Q Du coup, il y a une succession de mentors, sa proviseure, un directeur de théâtre puis Isabelle Huppert, dans son propre rôle…

R Isabelle Huppert est une fée, qu’il a rencontrée dans sa vie… Je suis assez amie avec Isabelle, mais je ne l’ai pas prévenue de ce que j’écrivais. Je lui ai dit : «Tu devrais lire ce scénario, il y a un rôle pour toi. Mais je crois que tu n’as jamais joué un personnage comme ça.» Elle était un peu intriguée (rires). Comme elle est ludique et malicieuse, elle a aimé l’idée de jouer un personnage qui est elle et qui n’est pas elle, évidemment. Ça m’a amusée de jouer avec cette icône française qu’est Isabelle Huppert.

Q Parlant d’Isabelle Huppert, vous avez choisi deux superbes acteurs pour Marvin, Jules Poirier (Marvin enfant) et Finnegan Oldfield. Ça vous prenait deux roux?

R J’ai travaillé sur la similarité. J’ai commencé par embaucher Finnegan, qui m’a vraiment séduite. Il a un charisme, une fragilité… il est beau tout en étant singulier. Ensuite, il fallait trouver sa réplique jeune et ça, ce n’était pas une sinécure. Quand je suis tombé sur le petit, j’ai tout de suite eu un coup de foudre. Ensuite, je les ai rapprochés, travaillant sur l’apparence, les regards. Comme le film est construit de manière alternée, il fallait vraiment que ça marche très fort. Ils sont devenus comme deux frères.

Q Vous allez tourner en avril un film avec l’acteur québécois Richard Fréchette, Isabelle Huppert, Lou de Laâge… Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

R Pour l’instant, ça s’appelle Blanche-Neige. C’est une revisite assez comique et érotique de cette jeune femme et d’une méchante belle-mère, jouée par Isabelle Huppert. C’est un film assez fantaisiste qui joue avec les repères du conte, mais qui n’est pas une adaptation. Il raconte l’émancipation d’une jeune femme qui va découvrir sept personnages masculins et qui va avoir sept histoires différentes… Il y a Vincent Macaigne, Charles Berling, Benoît Magimel, Jonathan Cohen, toute une distribution, quoi!

Marvin ou la belle éducation prend l’affiche le 6 avril. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.