Le choc culturel de l'arrivée au Vietnam a frappé Anne Dorval de plein fouet.
Le choc culturel de l'arrivée au Vietnam a frappé Anne Dorval de plein fouet.

Anne Dorval: le choc vietnamien

Au début de 14 jours 12 nuits, dans lequel Anne Dorval incarne une mère endeuillée qui retourne dans le pays d’origine de sa fille adoptée, son personnage erre dans les rues d’Hanoï. Isabelle Brodeur semble submergée par le dépaysement, les odeurs, la foule compacte et le bruit cacophonique ambiant. Ce choc culturel a aussi frappé la talentueuse actrice de plein fouet.

Ce choc fait partie intégrante du long métrage de Jean-Philippe Duval (voir autre texte). D’autant que cette femme en détresse retrouve, par hasard, Thuy Nguyen (Leanna Chea), la mère biologique de leur fille, qui travaille comme guide touristique. Elles vont entreprendre un périple à travers le Vietnam et s’ouvrir peu à peu à l’autre.

Anne Dorval «n’avait jamais mis les pieds» en Asie, encore moins au Vietnam. «C’est inimaginable» tellement un monde nous sépare : «J’ai vu des choses qui m’ont bouleversée.». Le décalage, dans tous les sens du terme, fut d’autant plus marqué qu’elle devait se remettre d’un virus qui l’a clouée au lit pour deux jours.

Les répétitions prévues avec le réalisateur et Leanna Chea en ont pâti. Ce qui a induit une certaine urgence dans le jeu, qui correspondait à l’état d’esprit d’Isabelle Brodeur. «Elle arrive là-bas et elle ne sait plus où donner de la tête. C’est une femme en profonde souffrance, qui ne se remet pas de ce deuil, qui essaie de retrouver [sa fille] comme elle peut sur sa terre d’origine. Peut-être que le choc que je vivais en débarquant là-bas a teinté ma façon de la jouer.»

La culpabilité des mères

D’autant, estime-t-elle, qu’il s’agit aussi d’un film «sur la culpabilité des mères. Dès qu’on met un enfant au monde, on se sent coupable de tout.»

Celles de 14 jours 12 nuits se retrouvent dans une position particulière. La Québécoise a élevé la petite Clara, mais n’a pas accouché. La Vietnamienne l’a mise au monde, mais s’est fait arracher son enfant tout de suite après sa naissance (parce qu’il s’agit du fruit de son union avec un «barbare» blanc).

Isabelle ne sent pas le courage d’avouer à Thuy, en l’engageant comme guide, qu’elle est la mère adoptive. «Les deux femmes se jaugent. Il y a des choses qu’elles ne sont pas capables de se dire parce que c’est trop douloureux. Moi, je sais qui elle est, mais elle ne sait pas qui je suis. [Le spectateur] sait qu’elle porte un secret. Et on sait pertinemment que le film ne peut se conclure sans cet aveu. Mais quand? Comment l’autre va réagir? Va-t-elle l’étrangler? La pousser dans la baie d’Ha Long? C’est terrible. Et c’est très violent quand ça arrive.»

Cette scène d’une incroyable intensité se révèle un morceau de bravoure filmé en plan-séquence, en une seule prise, sous la direction photo du réputé Yves Bélanger (Vallée, Dolan, Eastwood…). «C’est des scènes qui sont fragiles : ça passe ou ça casse! Je me suis isolée. Puis quand j’ai été prête, on l’a fait. […] À la fin, cette rencontre va donner lieu à quelque chose d’autre qui est plus grand qu’elles. C’est là qu’on voit qu’elles sont deux mères, main dans la main, dans le deuil. C’est quand même assez beau, je trouve, puisque ça donne naissance à une amitié profonde.»

Cette rencontre entre l’Orient et l’Occident, symbolisée par les deux femmes, se veut aussi un prétexte dans le film à parcourir le pays, que le spectateur découvre à travers les yeux de la Québécoise. La scénariste Marie Vien en profite pour évoquer, en trame de fond, les profondes cicatrices laissées par les guerres du Vietnam (1955-1975) et d’Indochine (1947-1954).

Anne Dorval a pu le constater. Le contexte est moins chargé que pour les Américains, qui y font fait la guerre, mais il y a tout de même une sourde hostilité envers les Nord-Américains. En déambulant dans les rues d’Hanoï avec Leanna, qui saisit parfaitement la langue, celle-ci lui a fait comprendre que derrière le sourire de façade, ils «n’avaient pas que des bons mots», révèle l’actrice.

«C’est un film qui est chargé de toute l’histoire de ces gens qui ont souffert, mais qui ont gardé une dignité et qui se relèvent.» À preuve : la jeune équipe de techniciens vietnamiens qui se sont donnés corps et âme pour le film. «Ils m’ont beaucoup touchée. C’est ce qu’on retient des tournages qu’on fait : les gens avec qui on travaille.»

«J’en refuse plein»

Anne Dorval s’est donc retrouvée à jouer, encore une fois, une mère, dans un rôle différent, toutefois, de ceux que lui offre habituellement Xavier Dolan. Parlant du réalisateur de Mommy, celui-ci bûche actuellement sur plusieurs projets pour lesquels son actrice fétiche devrait être impliquée. «Il travaille tellement, c’est pas possible.»

Après quelques tournages récents remarqués en France, dont Réparer les vivants de Katell Quillévéré et Jalouse des frères Foenkinos, la femme de 59 ans évalue ses options, mais n’a aucune intention d’aller s’y établir.

«J’ai le meilleur des deux mondes. Il y a plus de projets qui se font là-bas, mais sur le lot, tous ne sont pas nécessairement intéressants. J’en refuse plein. […] J’ai pas envie de faire carrière en France, mais de travailler sur des projets qui me stimulent et avec des gens intéressants.»

14 jours 12 nuits prend l’affiche le 6 mars