Le réalisateur Alexis Michalik sur le plateau d'Edmond.

Alexis Michalik: la naissance d’un chef-d’œuvre, Cyrano de Bergerac

PARIS — Alexis Michalik a fait ses débuts sur les planches en 2001 dans la peau de Roméo et n’a jamais regardé en arrière. Avec son physique de jeune premier (belle gueule, yeux bleus et tout) et l’assurance qui vient avec le succès, l’ambitieux acteur peut tout se permettre. Comme de réaliser l’adaptation d’Edmond, sa comédie à propos de l’auteur de Cyrano de Bergerac qui tient l’affiche depuis trois ans. Le Soleil a rencontré l’homme de 36 ans pour discuter de cet hommage vif et appuyé au théâtre.

Q Vous avez planché 15 ans sur ce projet qui était un scénario à l’origine. Qu’est-ce qui était au cœur de ce désir de relater les circonstances de la création de Cyrano par Edmond Rostand?

R C’était un idéal. Je suis passionné de théâtre et même quand on ne fait pas de l’autofiction, on parle toujours un peu de soi. Dans toutes mes pièces, je parle toujours un peu du théâtre. Edmond, dans l’idée, c’était de raconter l’histoire du plus grand triomphe du théâtre français et comment naît un chef-d’œuvre. J’aurais pu décider de faire un documentaire ou un truc très dogmatique. Ou je pouvais, au contraire, amener ma patte et prendre des libertés avec la vraie histoire en gardant ce que je trouvais essentiel en composant une comédie dans laquelle Edmond se trouve lui-même imbriqué dans son propre triangle amoureux, qui lui donne l’inspiration de Cyrano.

Q Jusqu’à quel point avez-vous pris des libertés?

R J’en ai pris beaucoup. En fait, Edmond, quand il écrit Cyrano, il prend beaucoup de libertés. Cyrano a vraiment existé et la pièce n’a pas grand-chose à voir avec sa vie. […] Alors quel meilleur hommage à rendre à Edmond Rostand que de prendre sa propre vie et de la sublimer? Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux? Il a écrit sa pièce en huit mois, pas en trois semaines. Il n’a pas eu cette urgence de dingue. Il y a des personnages qui n’existent pas dans la vraie vie ou qui existent, mais que ce n’est pas leur caractère. En revanche, il est vrai que personne n’y croyait et que ça a été un triomphe phénoménal. Tout comme l’histoire de [l’actrice célèbre] Sarah Bernhardt qui se dépêche de jouer pour aller voir la fin de Cyrano. C’est cet amalgame qui fait que c’est un film populaire et non un documentaire.

Q Est-ce que vous revendiquez que c’est un film populaire?

R Ah oui! Bien sûr, complètement. Mon but n’était pas de faire un film qui ne s’adresse qu’aux amateurs de Rostand et de théâtre. C’était plutôt de faire un film qui, justement, va toucher des gens qui ne pensaient pas être touchés par un tel sujet. C’était mon but ultime.

Q Au fond, ce long métrage est une véritable déclaration d’amour au théâtre?

R Bien sûr. Et c’est un film sur comment l’inspiration naît. Je ne pouvais pas raconter en un film huit mois de création. Par contre, je peux condenser tout ça en trois semaines, de l’inspiration initiale jusqu’à la première. C’est ce que je raconte : comment une œuvre voit le jour.

Q Vous parlez d’inspiration. On dit que l’idée d’Edmond vous est venue en voyant Shakespeare et Juliette (de John Madden). Est-ce vrai?

R Je l’ai vu au cinéma il y a 20 ans et je me suis dit : «ce serait génial de faire ça avec un [dramaturge] français. Mais qui?» Quelques années plus tard, j’ai lu Cyrano, appris les conditions de la création et le fait qu’il avait 29 ans, et je me suis dit : «c’est ça qu’il faut raconter». Aucun autre héros de tout le paysage théâtral français n’a autant d’importance que Cyrano — il est connu dans le monde entier. Et à quel point le personnage a dépassé son auteur, il n’y a pas d’équivalent. Mais ce qui est complètement dingue, c’est que je n’arrivais pas à trouver le financement pour le film. Je suis allé à Londres et j’y ai vu un Shakespeare in Love adapté au théâtre. Je me suis dit : «il faut que je fasse Edmond au théâtre». Et c’est grâce à ce succès que le film a pu se faire. C’est la mise en abime totale.

Edmond d'abord été une pièce de théâtre avant de devenir un film.

Q Pour ce qui est d’Edmond, il trouve l’inspiration pour Cyrano dans le personnage plus grand que nature d’Honoré, le propriétaire d’un bistrot cultivé et extrêmement articulé…

R C’est une invention totale. Lui avoir mis un grand nez, ça aurait été un peu trop facile. Mais s’il était Noir, un tenancier de bar en 1897, on sait qu’il a dû en baver et se former dans la vie de tous les jours cette carapace à base d’esprit et de truculence, tout en étant amoureux de la langue française. Jean-Michel Martial est le seul comédien du film qui l’a créé au théâtre. Il est formidable. Cela dit, dès que je mets un personnage noir, il y a toujours quelqu’un pour dire : «c’est vraiment la caricature du gentil Noir». Et si j’en fais un détenu, on va me dire : «c’est cliché». Quoiqu’il arrive...

Q Votre carrière d’acteur est florissante, vous avez obtenu deux Molière d’auteur, dont un avec Edmond, pourquoi faire du cinéma?

R Le cinéma permet de toucher plus de gens et de rejoindre des gens qui ne vont pas au théâtre.

Q En terminant, sur le plan cinématographique, vous menez Edmond tambour battant, mais en respectant les codes du genre. Sauf vers la fin, lors de la mort de Cyrano, alors qu’on quitte la représentation de la pièce pour une transposition au cinéma. Pourquoi?

R Je voulais traduire ce qui se passe parfois au théâtre où les gens sont tellement dans la pièce qu’ils oublient qu’ils sont au théâtre. Ça arrive parfois qu’on soit juste dans l’histoire et on oublie où on est. Comment traduire ça en cinéma? En plongeant dans la pièce pour en faire un moment de cinéma.

Q Avez-vous eu peur que ça détonne?

R Oui, mais j’ai pas beaucoup peur dans la vie. J’ai eu peur de ne pas arriver à financer le film. Mais une fois qu’on est là, on fait ce qu’on peut. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Edmond prend l’affiche le 8 février.

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance.

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FEYDEAU PLUTÔT QUE ROSTAND

Alexis Michalik est catégorique : il n’a jamais été question d’interpréter le personnage principal d’Edmond Rostand (1868-1918). Pas le physique de l’emploi comme Thomas Solivérès. Il s’est plutôt gardé un petit rôle, celui de Georges Feydau (1862-1921).

Et pourquoi donc incarner le créateur du Dindon dans Edmond? «D’abord parce que j’adore jouer les têtes à claques. Ensuite, c’était drôle de jouer un auteur de théâtre à succès, ce que je suis un peu. C’était un clin d’œil marrant.»

Le choix de Solivérès (Les aventures de Spirou et Fantasio) pour jouer Edmond était plutôt délicat puisque le film repose sur ses épaules. «Il me fallait quelqu’un avait la jeunesse du personnage et la maturité nécessaire pour le rôle.» Des essais furent néanmoins nécessaires pour convaincre les producteurs…

Ce ne fut pas le cas, toutefois, pour Olivier Gourmet qui s’est imposé d’emblée en Constant Coquelin, l’interprète de Cyrano dans la pièce. «Il me fallait un acteur capable de jouer la comédie, être dans une empathie totale et être capable de jouer Cyrano à la fin et que ce soit crédible.»

Olivier Gourmet s’est imposé d’emblée en Constant Coquelin, l’interprète de Cyrano dans la pièce

D’autant qu’on se souvient tous de l’interprétation mémorable de Cyrano de Bergerac par Gérard Depardieu dans le film de Jean-Paul Rappeneau (1990), couronné de dix Césars. On n’en attendra pas autant d’Edmond, mais il a récolté plus de 500 000 entrées depuis qu’il a pris l’affiche le 9 janvier en France.

Un succès populaire qui ne se dément pas et qui s’exporte. Le Théâtre du Nouveau Monde a présenté une mouture québécoise à l’été 2018, dans une mise en scène de Serge Denoncourt. Éric Moreault