«Tout le monde nous dit qu’il y a urgence d’agir. Mais quand on regarde à quelle vitesse ça bouge, ici en particulier, c’est un peu désespérant», pense Christine Eddie.

Christine Eddie: renchausser l'espoir

Christine Eddie n’apprécie guère les entrevues. Et comme il y a six ans qu’elle n’a pas publié de nouveau roman, l’exercice la rend doublement nerveuse en ce vendredi matin. Sur la table du café, l’autrice a déposé Un beau désastre. De sa douce voix, enrhumée, elle se livre néanmoins volontiers sur ce très joli récit initiatique choral. Il se penche sur le destin de M.-J., ado ténébreux et inquiet en ce sombre XXIe siècle, qui va trouver les interstices pour faire pénétrer la lumière dans son quartier…

Quarante-cinq années se sont écoulées depuis que la Française de naissance, Montréalaise d’enfance et Acadienne d’adolescence s’est établie à Québec «par amour. C’est très original!» rigole-t-elle.

La docteure en littérature populaire — sa thèse portait sur les 25 premières années de téléromans à Radio-Canada —, devient fonctionnaire à la Culture. «Une carrière extraordinaire» qui lui a permis de forger sa plume : «l’écriture y est fondamentale. Ça m’a ouvert des horizons.»

Mais ne cherchez pas trop de références à la capitale dans le Vieux-Faubourg où évoluent les protagonistes de ce quatrième roman publié chez Alto. Comme d’habitude, il s’agit d’un lieu fictif et pas nommé. Elle rit lorsqu’on lui fait la remarque. «Il y a un Vieux-Faubourg dans toutes les villes. Mais je suis forcément marquée par Québec.»

Dans ce quartier ouvrier à la Tremblay («en moins misérabiliste»), les immeubles fanés poussent sur le bitume. Les commerçants du coin sont asiatiques et mexicains. M.-J., père inconnu et mère absente, vit avec Célia, sa tante astrologue, incurable optimiste qui l’adore. «Ce qui compte, c’est l’affection, la bienveillance.»

Malgré tout, il broie du noir : changements climatiques, guerres et crises migratoires qui en découlent. Une famille du Burundi habite d’ailleurs à l’étage.

Mais à l’été de ses 16 ans, l’art et l’amour, sous la forme de la dégourdie Isa, font irruption dans sa vie…

Le roman épouse son point de vue. L’autrice est partie de Paul, qu’on lui a soumis, «pour en faire un patronyme et un nom ridicule — Monsieur-Junior Paul. Du coup, j’ai décidé que ce serait un enfant totalement différent de la moyenne, très brillant et hypersensible, un solitaire qui se rend compte très tôt de la fragilité de la vie.»

Une différence, sans handicap visible, qui le soumet à l’intimidation et à la moquerie. Et il angoisse sur plein de choses, notamment les bouleversements du climat, mais en moins intense que Greta Thunberg (ils ont le même âge…).

«L’écoanxiété est de plus en plus présente. Le monde a toujours été complexe et compliqué. [De nos jours], on est bombardé d’actualités, mais on a la crise climatique en plus. Tout le monde nous dit qu’il y a urgence d’agir. Mais quand on regarde à quelle vitesse ça bouge, ici en particulier, c’est un peu désespérant», souligne la délicate autrice, cheveux blancs, fines lunettes et chandail de laine multicolore.

Réalisme magique

Christine Eddie a amorcé Un beau désastre en 2011. Pourquoi ce titre? «C’est un oxymoron, une expression québécoise. Ça décrit un fouillis. Ici, je voulais que le désastre soit beau. Mais ça n’a pas été facile.»

Ce roman sera d’ailleurs mis de côté le temps d’écrire Je suis là (2014). Ces neuf années sont marquées par les «documentaires et reportages extrêmement bouleversants» sur les migrants. Le thème s’est imposé de facto : «ça m’a extrêmement touchée». Le fantôme du jeune syrien Aylan Kurdi, mort sur une plage turque, hante un chapitre.

Car il y a une part de réalisme magique dans ce court roman qui foisonne de personnages. Réunir leurs trajectoires n’a pas été de tout repos. «Un quartier, ça grouille. Il faut traverser les 60 premières pages pour en arriver au début de l’histoire de M.-J., mais ça me semblait important de décrire les gens qui l’entourent.»

Une approche qui évoque la structure chorale des films de Robert Altman — Christine Eddie est une cinéphile aguerrie (elle cite Le patient anglais dans le livre). Mais ce sont les auteurs qui sont «ses amis». Chaque chapitre, titré d’un seul mot, est introduit par une citation, de Duras à Paul Auster, qui en résume le propos. «J’avais tellement d’exergues possibles pour ce roman.»

On y retrouve aussi un extrait de Notre-Dame des scories de Richard Desjardins : «Faut renchausser l’espoir, même s’il nous joue des tours.» Ce n’est pas innocent : l’espoir souffle partout à travers les pages d’Un beau désastre. Même si «l’espoir, c’est difficile à entretenir». Pourtant, «on a besoin de beauté».

Le succès de Douglas

L’autrice de 66 ans a fait une entrée remarquée avec Les carnets de Douglas en 2007. Ce premier roman, après plusieurs nouvelles «publiées au compte-gouttes», remporte une flopée de prix qui lui permettent de prendre une préretraite et de se consacrer à temps plein à «son rêve de toujours».

De son imaginaire est né un M.-J. qui lui ressemble beaucoup, au fond. Il fait beaucoup d’efforts pour passer inaperçu. Mais lorsqu’il se met à peindre des murales sur les édifices du quartier, celui-ci se métamorphose grâce aux traits de cet inventeur de beauté.

Comme le fait Christine Eddie avec ses mots. Dans les pages de ses livres et en parole, une fois le trac dissipé..

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EN RAFALE

Un personnage historique

Olympe de Gouges. Une féministe française du XVIIIe siècle qui a écrit une charte des droits des femmes et s’est battue contre l’esclavage. Elle a fini guillotinée pour avoir critiqué la violence des révolutionnaires.

Une pièce de théâtre

Per Te de Daniele Finzi Pasca. La dernière que j’ai vue. Les livres, le théâtre, les films, faut en lire et en voir beaucoup pour avoir des coups de cœur.

Un réalisateur

Woody Allen m’a toujours fait rire.

Un musicien

[Après une longue énumération…] Tous les musiciens et musiciennes.

Un écrivain

Romain Gary. Une autre question impossible. Plus je vieillis, plus j’aime Romain Gary.

Un peintre

Banksy. J’aime bien l’art engagé.

Une série télé

La casa de papel (La maison de papier). J’ai tellement hâte de voir la fin!

Un musée

Le Musée national des beaux-arts du Québec 

Une ville

Rome. Pour la beauté. 

Un lieu dans la nature

La plage Jacques-Cartier. Dès qu’il y a des arbres et de l’eau, je suis heureuse.