«Il y a toujours une sorte de gouffre entre le rêve qui nous est vendu et la réalité, dit Chilly Gonzales à propos de Noël. La seule façon qui me permettait vraiment d’y croire, c’était au piano.»
«Il y a toujours une sorte de gouffre entre le rêve qui nous est vendu et la réalité, dit Chilly Gonzales à propos de Noël. La seule façon qui me permettait vraiment d’y croire, c’était au piano.»

Chilly Gonzales: un antidote au cynisme

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Les clochettes à profusion, les arrangements sirupeux, les clichés éculés, cette impression se faire imposer une joie feinte uniquement dans des visées commerciales… En revisitant de manière intime et épurée tant des classiques que des succès pop bonbon, Chilly Gonzales dit vouloir proposer un antidote au cynisme qui accompagne souvent la musique de Noël. «On en a marre, de ça!» lance au bout du fil le Montréalais maintenant installé en Allemagne.

Sur A Very Chilly Christmas, le pianiste aux racines juives propose une version des Fêtes inspirée par les sentiments mitigés qu’il a souvent nourri en grandissant.

«Dans les années 80, on n’était plus dans un Noël chrétien, on était davantage dans un Noël capitaliste, observe-t-il. En étant des Juifs laïcs ou des secular Jews, comme plein de monde, mes parents voulaient que nous soyons intégrés. On fêtait Noël pour éviter que les enfants soient jaloux des autres enfants qui ouvraient des cadeaux le 25 décembre. Ce n’était pas chrétien, mais c’était une façon de s’assimiler à la société plus large, d’adhérer à ce rêve de Noël. Il y avait là une légitimité, même s’il y a toujours une sorte de gouffre entre le rêve qui nous est vendu et la réalité. La seule façon qui me permettait vraiment d’y croire, c’était au piano.»

Faut-il se priver d’apprécier un artiste parce que certains le qualifient de «quétaine»? demande Chilly Gonzales.

De là son projet de revenir à la base de certains airs qui font partie de l’imaginaire collectif en les ramenant en toute simplicité à leur mélodie. Ça se passe souvent en mode mineur, qui donne une teinte mélancolique à l’ensemble.

«La musique est faite pour sortir des émotions, explique Chilly Gonzales, Jason Charles Beck de son vrai nom. Quand nous sommes tristes, nous voulons écouter une musique qui est aussi triste, parce que ça nous donne l’impression que nous ne sommes pas seuls. On ne veut pas que la musique nous dise : “Cheer up!” Ce qui nous donne de l’espoir, c’est de savoir que d’autres ont ressenti la même chose. C’est pour ça que la mélancolie m’a toujours intéressé.»

Parfois en compagnie des amis Feist (le temps de The Banister Bough, la seule pièce originale) et Jarvis Cocker, Chilly Gonzales ratisse large, entre les traditionnelles Silent Night, God Rest Ye Merry Gentlemen ou Good King Wenceslas et des «classiques» pop comme Last Christmas de Wham! ou All I Want for Christmas is You de Mariah Carey.

Dans sa démarche d’écumage, le musicien les place en quelque sorte sur un pied d’égalité. «Le piano, c’est l’arme qui me permet de faire ça. Le piano réduit tout. On entend la mélodie de la main droite, les accords de la main gauche. On entend le morceau divorcé de toutes ses références : ce qui normalement nous fait rire parce que ça sonne cheesy ou quétaine, les boîtes à rythmes un peu cheap ou le reverb sur la voix de George Michael… C’est lié à une époque. On a le vidéoclip en tête avec les chandails d’après-ski et c’est tellement marrant. Mais en ayant la pièce juste au piano, on perd toutes ces références», décrit Chilly Gonzales.

«Des fois, on est bluffé par les arrangements ou les voix et on ne peut pas vraiment comprendre le morceau dans son état épuré musicalement, ajoute-t-il. Le piano et la façon dont je le joue permettent de l’écouter autrement… Du moins, je l’espère!»

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Pour en finir avec la culpabilité

Pianiste, rappeur, entertainer, pédagogue… Chilly Gonzales a souvent rebondi là où on ne l’attendait pas. Avec un premier essai rempli d’humour et truffé de références musicales, le musicien s’intéresse à la notion du plaisir coupable. Son point de départ, la chanteuse new age Enya. 

«C’est une porte d’entrée pour parler d’une philosophie qui me fascine», explique le Montréalais de son domicile de Cologne, en Allemagne. 

Faut-il se priver d’apprécier un artiste qualifié par d’aucuns de «quétaine»? Doit-on laisser un engouement ou un succès d’estime dicter ce qui résonne dans nos haut-parleurs? En revisitant son propre parcours, Chilly Gonzales décortique la question dans Plaisirs (non) coupables, arrivé la semaine dernière en librairie. 

«Ça m’a pris beaucoup de temps avant d’assumer mes goûts, reprend-il. Ça m’a pris jusqu’à la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine pour accepter que je suis le produit de plein de choses depuis l’enfance. Ce qui vient de l’enfance est plus fort qu’un goût plus décidé, plus intellectualisé qu’on exprime à l’adolescence. Les enfants ne décident pas d’aimer quelque chose : on danse ou on ne danse pas, on aime manger quelque chose ou non, on rit ou on ne rit pas. C’est direct et involontaire.»

Le musicien évoque un attrait né très jeune pour les airs rassurants et les voix douces comme celle d’Enya ou de Leslie Feist, avec qui il collabore souvent. «C’est lié au fait que je manquais un peu de ça dans ma relation avec ma maman», confie-t-il. 

«Mais je n’ai pas tout de suite assumé», ajoute le pianiste, évoquant ces œuvres qui donnent la chair de poule «mais qu’on n’ose pas admettre parce que c’est peut-être interdit dans mon cercle social. Qu’est-ce qu’ils vont dire de moi si je dis que j’aime Billy Joel ou Enya? J’ai voulu explorer ça en racontant mes propres faux chemins.»

Chilly Gonzales décrit certains pièges qui ont jalonné sa route, notamment celui de la virtuosité du jazz fusion. «J’étais dans cette culture où je voulais montrer au monde que j’étais un bon musicien. Je suis tombé dans ce piège qui veut que la musique serve à impressionner les gens.»

Il raconte avoir plus tard versé dans l’autre extrême. «Je ne voulais pas que les gens sachent que j’étais un musicien qui a fait des études. Je suis tombé dans le piège de l’indie-rock où je faisais semblant de faire de la musique un peu par accident. Ça non plus, ce n’était pas mon vrai goût.»

Pour celui qui se donne pour mission de résister aux buzz — il dit par exemple avoir refusé de regarder pour le moment la série de Netflix Tiger King, qui a fait grand bruit au début de la pandémie —, l’idée est ici de se libérer de cette notion de plaisir coupable… Et de se donner la chance de se faire sa propre tête devant une œuvre. 

«On entend tellement de gens nous dire que c’est la bonne chose à écouter qu’on n’a même plus l’opportunité de se faire une idée objective, observe Chilly Gonzales. On est déjà empoisonné par tout ce que les gens disent autour, on n’a pas la chance de juger. C’est triste, ça...»  Geneviève Bouchard