«Plus je fais de musique et plus je me rends compte que les gens ont besoin d’aller dans une salle de concert et [...] de ne plus être préoccupé par les changements climatiques, la politique, note le pianiste Charles Richard-Hamelin. [...] Ça prend des refuges et je crois que la musique en est un.

Charles Richard-Hamelin: la musique comme refuge

Charles Richard-Hamelin aime citer Rachmaninov, qui a dit que la musique suffit pour toute une vie, mais qu’une vie ne suffit pas pour toute la musique. Il a lancé en septembre Ballades et Impromptus, son troisième disque entièrement consacré à la musique de Chopin. Il vient de remporter deux Félix et lancera cet hiver un nouvel opus dédié à Mozart, enregistré au Palais Montcalm avec les Violons du Roy.

Alors qu’il vient tout juste d’entrer dans la trentaine, le pianiste québécois mène une carrière enviable à l’étranger comme à la maison. Il s’arrêtera au Palais Montcalm dimanche pour un récital rassemblant la Sonate no 4 en do mineur de Prokofiev, les Cinq morceaux de fantaisie de Rachmaninov et quatre pièces de Chopin.

Q La dernière fois que nous nous sommes parlé, en 2016, tu disais avoir de petites mains par rapport à Chopin, mais que ça ne t’empêchait pas de jouer de tout sans problème, sauf peut-être certains compositeurs russes. Mettre Prokofiev et Rachmaninov au programme représentait-il un défi?

R Je ne devrais pas me plaindre, il y a des gens qui ont vraiment de plus petites mains que moi! Mais certains morceaux de Rachmaninov, Scriabine ou Tchaïkovski sont moins naturels pour moi que du Chopin ou du Mozart. Pour le concert, j’ai choisi des morceaux en fonction du continuum musical. Rachmaninov a écrit Cinq morceaux de fantaisie lorsqu’il avait 17 ans. C’est fou d’écouter de la musique si profonde et si belle et de constater que ça a été écrit par un adolescent. Deux des cinq morceaux que je vais jouer sont des révisions qu’il a faites, 50 ans plus tard. Je crois que ce sera intéressant pour le public de voir le langage de Rachmaninov à deux époques de sa vie.

Q On a l’impression que ta carrière est un feu roulant depuis que tu as remporté la médaille d’argent au concours Chopin en 2015. Comment tiens-tu la cadence?

R Je commence à trouver mon rythme. Quand le fer est chaud, il faut en profiter. En 2017 ou 2018, j’avais 90 concerts dans l’année, c’était un peu trop pour moi, maintenant ça tourne plus autour de 70. La vingtaine de concerts de moins fait une grosse différence sur mon niveau d’énergie. Je me sens choyé que le public soit encore avec moi après quatre ans. 

Q Dans la dernière année, tu as enregistré deux albums au Palais Montcalm, Ballades et Impromptus ainsi que celui à paraître avec les Violons du Roy. Qu’est-ce qui rend cet endroit propice pour toi? 

R C’est une des très bonnes salles pour enregistrer, le piano est excellent et le technicien qui s’en occupe, Marcel Lapointe, est, en ce qui me concerne, l’un des meilleurs au Canada. Il est un peu gêné, je ne sais pas s’il aimerait que je le nomme, mais comme je l’ai déjà remercié pour mes Félix…

Q Comment as-tu vécu ton changement de décennie cet été? 

R L’état actuel du monde me perturbe un peu. En fait, j’ai longtemps pensé que la carrière d’un pianiste soliste est quelque chose d’un peu égocentriste et que ça ne faisait pas une grosse différence dans le monde. Toutefois, plus je fais de musique et plus je me rends compte que les gens ont besoin d’aller dans une salle de concert et ne pas penser à autre chose, de ne plus être préoccupé par les changements climatiques, la politique... Quand je joue Chopin ou Mozart, c’est assez agréable de vivre dans ces mondes-là. C’est moins agréable quand on sort de la musique et on retombe dans le vrai monde. Ça prend des refuges et je crois que la musique en est un.

Q Tu te dévoues à partager un répertoire qui date de plusieurs centaines d’années. Qu’est-ce qui fait que tu lui es aussi attaché? 

R L’interprétation des grandes pièces du répertoire fait appel selon moi à autant de créativité que la composition. Ça prend beaucoup d’imagination, de travail et de persévérance pour arriver à rendre ces pièces-là, qui sont tellement de grands chefs-d’œuvre.

Q Lorsque tu abordes une nouvelle pièce, te prépares-tu en écoutant les interprétations précédentes ou te fies-tu davantage à la partition?

R Ça m’intéresse beaucoup de voir comment les interprétations évoluent et changent à travers les époques et les pays. Je ne peux pas dire qu’il y a un pianiste ou un courant qui m’influence plus qu’un autre. Ce qui fait l’intérêt d’un interprète, selon moi, est son amour particulier de la musique. Je peux aimer certains détails d’un concerto de Chopin qui ne seront pas les mêmes que ceux aimés par un autre. Je fais ressortir ce qui me touche particulièrement.

Q Y a-t-il des salles ou des pièces qui te font rêver?

R Je n’ai jamais joué à Carnegie Hall, par exemple, mais je n’ai pas besoin de ça, précisément, pour être heureux. Ce sont de beaux rêves qui seraient seulement des cerises de plus sur le sundae. Il faut continuer de s’améliorer, c’est un peu une obsession. Plus on évolue et plus on se rend compte de ce qui pourrait être mieux. De l’extérieur, on a l’impression que je m’améliore, mais de l’intérieur, j’ai un peu l’impression que c’est l’inverse, parce que je prends la mesure de tout ce que je ne sais pas encore. C’est ce qui rend le métier beau, on est étudiant toute notre vie.