Amélie Gagnon et Julia-Maude Cloutier au Quai des hommes

«Ceux qui restent»: danse-création sur la promenade Samuel-De Champlain

Julia-Maude Cloutier et Amélie Gagnon du collectif Le CRue croient que la danse est un art de rencontres, de connexions et de résilience. Avec trois autres danseurs et un musicien, elles créent devant (et avec) le public au Quai des hommes, sur la promenade Samuel-De Champlain, jusqu’au 31 août.

Quoi de mieux qu’un trottoir fluvial, où passent chaque jour des centaines de marcheurs, coureurs, cyclistes et autres adeptes de loisirs en espadrilles et sur roues, pour inviter la population à entrer dans la danse? «C’est très efficace de surprendre les gens avec de la danse là où ils se trouvent. C’est une belle façon de mettre les gens en contact avec l’art et de faire en sorte que ça fasse partie de leur vie», observe Amélie.

La promenade De Champlain et plus particulièrement le Quai des hommes fut l’un de leur premier lieu de travail in situ, en 2015, dans le cadre d’une capsule pour la Fabrique culturelle. «On avait l’impression de l’avoir quitté un peu trop rapidement, sans avoir vécu tout ce qu’on avait à y vivre. On aimait le rapport à l’eau. Comme on voulait travailler sur les arrivées et les départs, être sur un quai avait beaucoup de sens», continue-t-elle.

Le quai thématique — qui côtoie le Quai des brumes, le Quai des flots et le Quai des vents — cherche à rappeler les liens entre l’activité humaine et le fleuve. C’est un lieu hétérogène, avec un dénivelé, une entrée vers l’eau, un long trottoir de bois, un mur percé d’une fenêtre qui donne sur l’autre rive, des bancs qui ressemblent à des socles ou à des caisses de bois, des bouleaux et un espace à l’abri. «Il y a une diversité de lignes et de textures qui est très inspirante pour nous, indique Julia-Maude. On a aussi remarqué qu’ici, les gens se déposent. Il y a un certain aspect introspectif.»

Le CRue, le nom de leur collectif est un alliage de cru (pour le côté brut de leurs créations) et rue (pour l’aspect collectif et les espaces publics). Le projet qu’elle amorcent s’appelle Ceux qui restent. «Au premier degré, ceux qui restent, ça va être nous, les danseurs, qui restent alors que les passants ne s’arrêtent que pour un temps. On va vivre leur arrivée, la rencontre et leur départ, explique Amélie. Plus largement, dans la vie, ceux qui quittent, on ne connaît pas vraiment leur histoire, alors que ceux qui restent ont toute la charge émotionnelle, avec laquelle ils doivent apprendre à vivre.»

Julia-Maude Cloutier et Amélie Gagnon au Quai des hommes

Pour Julia-Maude, le thème exploré permet aussi de réfléchir à l’état de la planète et aux relations humaines. «Pour moi, ceux qui restent, c’est peut-être ceux qui resteront, ceux qui résident dans un lieu et demeurent dans une communauté. Il faut prendre conscience des gens qui nous entourent, à une époque où nous sommes très souvent devant nos écrans, moins connectés physiquement aux autres.»

«Les deux vieilles»

Les deux créatrices sont entrées à l’École de danse de Québec (EDQ) sur le tard, à la mi-vingtaine, et ont connecté tout naturellement. «On était les deux vieilles!», rigole Amélie. «Ils nous ont posé beaucoup de questions, pour être certains que nous étions sérieuses dans notre démarche», racontent-elles. Dans une volonté de choisir des têtes créatrices plutôt que des corps-machine, l’EDQ engendre des interprètes qui lancent des projets et qui deviennent de nouveaux joueurs — et employeurs — en danse. «On s’aperçoit que ceux qui entrent à l’École de danse avec une certaine expérience de vie sont plus susceptibles de rester dans le milieu», note Amélie.

Depuis six ans, elles s’attellent à développer un langage chorégraphique «organique, avec un travail de partenaires et un mélange de séquences très physiques et d’états», dit Amélie. «Au départ, on s’est demandé ce que ça ferait si on prenait ma charge émotionnelle et toute la vigueur, la physicalité brute, de Julia.»

Après une période plus nomade, les deux femmes se sont posées à Québec. «J’ai vécu plusieurs années sans domicile fixe, dans ma jeunesse, raconte Amélie. Le voyage apporte une part d’anonymat, un éternel recommencement. On se demande toujours ce qui reste de notre identité étant donné qu’on ne traîne pas avec nous notre histoire, on est toujours en train de la créer au quotidien. Ça m’habitait beaucoup.»

Lors de la création de Ceux qui restent, les passants qui le souhaitent seront invités à partager leurs histoires d’arrivées et de départs. À tour de rôle, les interprètes agiront comme «oeil extérieur de la création» et guideront le public.

Julia-Maude Cloutier et Amélie Gagnon au Quai des hommes

«Une des bases de notre collectif est le travail horizontal. On est deux co-créatrices, mais les interprètes ont toujours leur mot à dire dans la création et on a souvent une troisième personne qui vient d’un autre art, cinéma, arts visuels, art sonore, explique Julia-Maude. On aime le risque, dans le processus créatif, mais aussi dans certaines tâches physiques que l’on demande aux danseurs, sur de longues durées ou avec un équilibre précaire. Et aussi un risque émotionnel. On veut qu’ils prennent le pari d’être eux-mêmes lorsqu’ils performent.»

Le public pourra lire des explications sur la création en cours sur des panneaux. Ils pourront observer, se confier, participer à un mouvement de groupe, faire des actions simples.

Lors de la présentation du résultat le 31 août, le musicien Roger Cournoyer (guitare électrique, électroacoustique, voix) agira comme maître de piste. «Il va nous dire où on est rendues dans l’histoire, indique Amélie. En changeant de texture musicale, il va nous indiquer quelle séquence dansée on doit faire.»

En mars en salle

On pourra voir de nouveau le travail de Le CRue en 2020, dans le cadre de la saison de la Rotonde. Le duo présentera son premier spectacle en salle, Résilience, qu’il construit à coup de quelques semaines intensives par an, depuis cinq ans.

«On y parle de deuil, mais on l’utilise de façon ludique, on ne tombe pas dans quelque chose de très lourd. Ça fait partie de la vie, indique Amélie. C’est un spectacle en évolution et en adaptation constante, comme nous.»

Julia-Maude Cloutier et Amélie Gagnon au Quai des hommes

En création au Quai des hommes les lundis, mercredis et vendredis de 10h à 13h à partir du 12 août et en prestation le 31 août à 14h et 15h30 (remis au lendemain en cas de pluie). Info : Facebook et Instagram de Le CRue danse