Le cinéaste César Diaz
Le cinéaste César Diaz

César Diaz: le génocide oublié

Quand il avait neuf ans, César Diaz a quitté le Guatemala pour rejoindre sa mère au Mexique, recherchée par la police militaire. Son père, dont il n’a aucun souvenir, fait partie des «disparus politiques». Plus tard, il étudiera successivement le cinéma à Bruxelles et à Paris, sans se douter que le 7e art lui permettrait d’exhumer le génocide qui a fait 200 000 morts et 45 000 disparus.

Le Soleil a discuté avec le réalisateur de son très beau et émouvant Nos mères (Nuestras Madres), Caméra d’or à Cannes 2019 et Magritte du Meilleur premier long métrage en Belgique, pays qu’il a représenté aux Oscars.

La vie a de ces ironies. Joint par téléphone, l’homme de 41 ans est coincé… au Guatemala en raison de la COVID-19 — il était en visite chez sa mère, qui est retournée y vivre. Diaz y a ses racines et des souvenirs qui l’ont profondément marqué même si «c’est le pays que j’ai habité le moins longtemps». Il a maintenant «un pied sur les deux continents».

Nos mères s’attarde à Ernesto, jeune anthropologue à la Fondation médico-légale qui travaille, en 2018, à l’identification des victimes de la guerre civile et des massacres perpétrés dans les villages mayas. Un indice le met sur la piste de son père décédé, que sa mère, qui a combattu à ses côtés, préfère oublier. Commence alors une enquête pour lui permettre d’exorciser cette fléau qui le hante — tout comme le cinéaste...

César Diaz insiste : «Mon histoire n’est pas aussi tragique que celle d’Ernesto, heureusement.» Mais «ça m’a aidé à construire et à comprendre les personnages. Après, ils ont grandi, sont devenus autonomes. Il n’y a pas d’intérêt à raconter ma vie, pas de distance, pas de geste artistique. On se regarde un peu le nombril quand on fait ce genre d’offre. Je m’en suis inspiré, mais ce n’est pas moi.»

Mais le réalisateur, dont la carrière a débuté dans le documentaire, n’a pas hésité à brouiller les pistes entre la réalité et la fiction. Ainsi, lorsqu’Ernesto tente de mettre à jour une fosse commune, les femmes du village ont réellement vécu l’enlèvement et le massacre de leurs maris et proches. «J’avais envie de les intégrer. Ce génocide a existé», explique-t-il.

Le cinéaste voulait aussi «intégrer cette communauté qui nous a accueillis» avec générosité lors du tournage, malgré la douleur de revivre leur traumatisme. «Tout ça participait à la construction de la narration. Ce n’est pas un caprice du réalisateur. C’est quelque chose qui me tenait à cœur et qui a fait partie dès le début de l’écriture du film.»

Car pour César Diaz, le cinéma s’imposait comme un véhicule parfait pour témoigner des répercussions des assassinats sur la population du petit pays d’Amérique centrale, 25 ans après les faits. «J’avais envie d’explorer ce sujet à travers les images et les sons. Parce qu’il y a moyen de créer un dialogue avec le spectateur qui est unique. C’est une expérience complète : il n’y a pas juste l’aspect intellectuel, il y a aussi toutes les émotions qui participent à cette expérience.»

Ernesto et les femmes du village

«Un fond de racisme»

Nos mères — titre qui fait référence aux nombreuses veuves qui peuplaient le pays après les exactions, mais aussi aux tortures et viols qu’elles ont subis — «témoigne de notre histoire». Que le gouvernement n’était pas très heureux de voir sur grand écran: matériel retenu aux douanes, autorisations de tournages retardées… On a tenté de décourager l’équipe du film.

Ce qui s’explique: le passé récent du Guatemala ne reluit guère. Et on préférerait qu’il en reste ainsi. L’intervention de la CIA en 1954 pour renverser le président Guzman a entraîné le pays dans une succession chaotique d’affrontements, d’assassinats politiques et de coups d’État militaire pour mater le peuple. Une guerre civile, jusqu’en 1986, qui demeure encore à ce jour largement méconnue.

«Je pense qu’il y a un fond de racisme dans cette méconnaissance. La plupart des morts sont indiens. On dit: “Ce sont des Indiens, c’est pas grave, on s’en fout.” Il y avait cette vision de la dictature militaire qui a contaminé la sphère internationale. On a même eu un prix Nobel [en 1992], Rigoberta Menchú, qui n’arrêtait pas d’expliquer et de témoigner de ce qui se passait. Et on a fait très peu de choses. Il y avait aussi des intérêts économiques très forts qui n’avaient pas intérêt à ce que ça se sache, à dire que les droits de l’homme n’étaient pas respectés, qu’il y avait une guerre civile horrible.»

L’exploitation de la banane, du café et de la canne à sucre était largement sous le contrôle de compagnies étrangères à l’époque, notamment la United Fruit, qui avait des liens très étroits avec la CIA et le gouvernement américain.

Les années Reagan «furent terribles». «On avait très peur que le communisme s’implante sur le continent et on a tout fait pour étouffer les révoltes, notamment au Guatemala, au Nicaragua… Il y a tout un tas de raisons qui fait qu’on ne connaît pas bien cette guerre. Même au Mexique, qui est le pays voisin, quand on présente le film là-bas, tout le monde ouvre les yeux grands comme ça: “On ne savait pas.” C’est intéressant que ça ressorte maintenant.»

Outre ses indéniables qualités esthétiques, le sujet a probablement aussi pesé dans la balance lorsque le jury lui a décerné la Caméra d’or l’an passé, prix remis au meilleur premier long métrage à Cannes, toutes catégories confondues.

Cette «grosse surprise», Diaz en était surtout heureux pour son équipe «qui a tout donné pour faire ce film». Et un «honneur pour toutes ces femmes guatémaltèques» qui continuent de réclamer justice. «On en est encore là.»

L’imaginaire qui flotte

L’imaginaire de César Diaz flotte entre l’Amérique centrale et l’Europe. À preuve ses deux longs métrages en chantier: l’un, adaptation du roman guatémaltèque Le juge, et l’autre sur les relations mère-fils, fortement ancré à Bruxelles, «en hiver, avec la neige». Il tournera le premier «qui obtiendra du financement».

Ce que son prix à Cannes l’aidera plus facilement à recueillir, souhaite-t-il. Au vu de ce premier essai, ce serait vraiment dommage que les choses trainent en longueur. Mais «ça met une forte pression: je n’ai pas le droit à l’erreur».