Avec son documentaire sur la monteuse Ziva Postec, la documentariste Catherine Hébert ne voulait pas d’une biographique chronologique, non plus d’un «making of» du film de Claude Lanzamann. «On ne voulait pas que ce soit trop hermétique pour ceux qui n’ont pas vu Shoah.» Photo Le Soleil, Patrice Laroche

Catherine Hébert: Sur les traces de Ziva Postec, la monteuse de Shoah

«Shoah», sorti au milieu des années 80, est considéré comme le plus grand film jamais réalisé sur l’extermination des Juifs par le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. D’une durée démesurée - plus de 9h30 - le documentaire du réalisateur Claude Lanzmann était à l’aulne de l’ampleur de la tragédie. Or, et c’est peu connu, le film n’aurait peut-être jamais existé sans le travail de moine de Ziva Postec, la monteuse chargée de donner un sens à plus de 300 heures de pellicule.

Pendant six ans, cette Israélienne qui s’était installée à Paris dans la jeune vingtaine en rêvant de faire du cinéma, a littéralement mis sa vie entre parenthèses pour mener à bien cette tâche colossale, quitte à sacrifier son lien avec sa fille unique. Or, la contribution remarquable de Ziva Postec n’a jamais été reconnue à sa juste valeur.

La réalisatrice Catherine Hébert contribue à sa façon à corriger cette erreur avec son documentaire Ziva Postec – La monteuse derrière le film Shoah, où elle raconte l’histoire de cette «dentellière de l’ombre» qui s’ouvre pour la première fois au sujet sur les dessous de la fabrication du film-fleuve de Lanzmann.

«Il s’est dit beaucoup de choses sur Shoah, mais rien sur le travail exceptionnel de Ziva. Ce qui m’a intriguée, c’est la raison pour laquelle cette femme a consacré six ans de sa vie à monter ce film. Fallait qu’il y ait quelque chose de profond», raconte la documentariste, rencontrée en début de semaine dans un café de l’avenue Cartier.

Le silence de ses parents autour de l’Holocauste a certainement joué un rôle dans la détermination à toute épreuve de celle qui a été collaboratrice des Orson Welles, Jacques Tati et Alain Resnais. «Quand on cache quelque chose à un enfant, il s’invente des histoires. Elle voulait percer ce secret. Elle avait quelque chose à prouver par rapport à sa propre identité. Elle savait qu’elle était en train de faire quelque chose d’important. Elle a été happée par cette aventure. Je la trouve courageuse d’être allée aussi loin. Mais comme elle le dit elle-même, si on veut faire de grandes choses, il faut aller jusqu’au bout.»

Aucune image du film

C’est une rencontre en 2012 avec le chercheur Rémy Besson, dont un chapitre de la thèse portait sur le montage de Shoah, qui a aiguillé la cinéaste sur les traces de Ziva Postec. Surprise de constater qu’elle était vivante, Catherine Hébert a contacté la femme de 79 ans, installée à Tel-Aviv, pour lui soumettre son projet qu’elle a finalement accepté, non sans avoir demandé au préalable à mieux connaître son travail.

La documentariste Catherine Hébert

« Je lui ai envoyé des dvd de mes films, puis je l’ai rencontrée en personne. Elle qui connaît très bien le pouvoir de l’image, elle voulait sans doute savoir à qui elle avait affaire, ce qui est bien normal.»

Le travail le plus difficile résidait plutôt dans la façon d’aborder un film dont elle ne pouvait utiliser aucune image, Lanzmann, un personnage de fort caractère, n’ayant jamais permis à personne de le faire. Qu’à cela ne tienne, Catherine Hébert s’est rendue au Musée de l’Holocauste, à Washington, où elle a eu accès non seulement à toutes les chutes (rushes) de Shoah, mais également à la transcription des entrevues avec les rescapés de camps de la mort. «Trois-cent cinquante heures de tournage moins 9h30, ça laisse une belle marge de manœuvre...»

En froid avec sa fille

Grâce à «une chance inouïe», la réalisatrice a aussi pu dénicher à Paris des images inédites de Ziva Postec en action, à sa table de montage, tirées d’un court-métrage réalisé à l’époque par un locataire de son immeuble. On peut la voir, studieuse, cigarette au coin des lèvres, totalement dédiée à ce travail de moine, au point de négliger sa fille. Lasse de cette mère investie dans une passion au point d’en oublier sa présence, celle-ci a quitté la maison à 17 ans.

La blessure reste profonde entre les deux femmes. La fille de Ziva n’a pas voulu collaborer au documentaire. «Je l’ai rencontrée, mais son refus très poli a été ferme. Les rapports avec sa mère sont encore très douloureux.»

Métier méconnu

En filigrane, le documentaire de Catherine Hébert redonne ses lettres de noblesse à un métier du cinéma dont le public a souvent du mal à saisir l’essence. «Le résultat est à l’écran, mais il est invisible. On ne coupe pas, on construit, on réécrit, surtout en documentaire. Avec la même matériel, tu peux faire un très bon film ou très mauvais film.»

«Shoah est présenté comme l’oeuvre d’un seul auteur alors qu’on sait très bien que ça ne s’est pas passé ainsi. Sans Ziva, soit il n’y aurait pas eu de film, soit il y aurait eu un autre film, mais aurait-il eu le même impact?»

Quebec - entrevue cin‡©aste Catherine Hebert - 11/03/2019 - le 11 mars 2019 - Photo Le Soleil, Patrice Laroche

Ziva Postec – La monteuse derrière le film Shoah est à l’affiche au cinéma Cartier.