«Je donne vraiment de l’argent pendant la représentation», affirme Martin Schick.

Carrefour de théâtre: la charité bien ordonnée de Martin Schick

Pour Martin Schick, l’aventure de «Halfbreadtechnique» a commencé par une petite gêne: celle de recevoir du financement d’une multinationale. Le créateur suisse a transformé son malaise en une rencontre participative explorant les concepts du partage et de la générosité, lors de laquelle certains spectateurs pourront ressortir de la salle les poches plus remplies qu’à leur arrivée.

Au bout du fil, l’homme derrière la singulière expérience présentée les 22 et 23 mai en ouverture du Carrefour international de théâtre revient sur la genèse de Halfbreadtechnique (qu’on pourrait traduire par «la technique du demi-pain») : un problème éthique lié à un appui financier du géant Nestlé, via sa fondation pour l’art.

«C’était un souci pour moi, parce que j’ai toujours produit de l’art qui est plutôt critique du système dominant», décrit Martin Schick.

L’artiste s’est dit «surpris» d’avoir été choisi pour porter ce partenariat avec la multinationale. Comment accepter ce soutien financier sans avoir l’impression de vendre son âme au diable? «C’est une boîte assez complexe et compliquée et en Suisse, c’est beaucoup critiqué, précise-t-il. Ça m’a posé des problèmes de voir comment je peux toucher ces sous sans devenir une marionnette du système. Je voulais quand même participer à cette offre de partenariat, parce que ça m’intéressait de critiquer le système de l’intérieur plutôt que de juger du dehors. Je voulais toucher la matière pour en parler.»

Et la matière, il la touche dans ce spectacle décrit par la directrice artistique du Carrefour, Marie Gignac, comme un «petit traité de générosité appliquée». Comme le pain évoqué dans le titre, à peu près tout se partage au profit d’un autre dans cette rencontre : de l’espace de jeu au cachet de Schick. «C’est une forme d’expérience et je me lance là-dedans aussi. Je ne reste pas dans ma zone de confort», précise le meneur de jeu.

Jouer sur les stéréotypes
Au moment de créer Halfbreadtechnique, en 2012, Martin Schick avait en tête la campagne The Giving Pledge, lancée par les milliardaires Bill Gates et Warren Buffett pour encourager les plus riches de ce monde à s’engager à donner — de leur vivant ou à leur mort — au moins 50 % de leur fortune à des œuvres de bienfaisance.

«C’est cette logique de dire: si je donne la moitié de ce que j’ai, je suis un meilleur être humain. Si je partage, je suis sauvé», note Schick, qui voit dans ces actes de générosité publique d’autres motivations. «Finalement, c’est une stratégie pour faire de la pub pour l’entreprise, pour être bien vu», croit-il.

Lui aussi joue sur l’idée de la charité dans son spectacle, en donnant vraiment de l’argent à ceux qui y participent. Il y a d’abord ces danseurs (un par représentation) soi-disant originaires d’un «pays économiquement troublé»: «Je demande toujours quelqu’un qui a vraiment besoin de ces sous», souligne Schick. Ceux-ci bénéficieront de ses largesses dans une sorte de jeu sur les stéréotypes.

«Je me mets dans le rôle du Suisse qui a un peu de sous, de cet artiste néo-colonialiste qui va partout en tournée. Et le danseur joue aussi ce rôle d’artiste un peu pauvre», note-t-il.

Participer… ou pas!
Le public de La Bordée pourra aussi, s’il le désire, entrer dans le jeu. «Ce n’est pas obligatoire», tranche Martin Schick, qui dit trouver parlante la résistance à la participation.

«Ça m’intéresse beaucoup, cette distance, indique-t-il. Le public, plus il est nombreux, plus les gens se disent : “moi, je ne bouge pas”. C’est un peu comme l’histoire du monde, du global. Plus grande est la communauté et moins les gens se sentent responsables de bouger ou de faire quelque chose», analyse l’artiste. Il a eu l’occasion de présenter Halfbreadtechnique dans plusieurs pays… Et de mesurer du même coup certaines différences dans le degré de participation des spectateurs.


« Je suis un peu déçu quand les gens viennent me redonner l’argent »
Martin Schick

«Je donne vraiment de l’argent pendant la représentation, avance Martin Schick. Là où les gens ont vraiment besoin d’argent, on le remarque assez bien.» Il cite l’exemple de Paris, où des spectateurs lui ont rendu ses sous après le spectacle. «Les gens aiment bien jouer, ils le prennent comme un jeu», observe-t-il, estimant du même souffle qu’offrir un remboursement, c’est un peu passer à côté de l’expérience.

«Je suis un peu déçu quand les gens viennent me redonner l’argent, reprend-il. Là, ils n’ont pas compris que je parle quand même d’une réalité. C’est un jeu, mais le jeu explique quelque chose qui est assez sérieux…»

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Quoi: Halfbreadtechnique

Quand: 22 et 23 mai à 20h

Où: La Bordée

Billets: 55 $