C’est en accompagnant sa fille Juliette (Alice de Lencquesaing) chez le médecin que le fier Breton Erwan (François Damiens) découvre le pot aux roses à propos de ses origines.

Carine Tardieu: au nom du père

PARIS — Carine Tardieu a toujours su concilier sa passion de la littérature (quatre romans à son actif) et du cinéma depuis l’adolescence. Et son désir d’explorer les relations filiales. Dans ses deux premiers longs métrages, la cinéaste de 45 ans s’est penchée sur la mère. Mais récemment, explique-t-elle en entrevue, elle a découvert l’homme qui se cachait derrière son image de père. L’attachant «Ôtez-moi d’un doute», son nouvel essai, joue habilement avec une prémisse connue — Erwan (François Damiens) découvre que l’homme qui l’a élevé n’est pas son père — pour explorer l’acte de foi de la paternité, mais aussi les mystères de l’attraction. Entrevue.

Q Qu’est-ce qui vous a guidé dans l’écriture de cette comédie dramatique aux surprenants rebondissements?

R Un jour, un ami m’a raconté une histoire qui a beaucoup de points communs avec celle du film. Il a découvert à 50 ans que son père n’était pas son père et il s’est mis en quête de son père biologique. Etc. C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. On l’a retravaillée. Évidemment, il n’était pas démineur [comme Erwan], il n’a pas trouvé une demi-sœur... Mais on a gardé l’essence.

Q Pourquoi un démineur, justement?

R Quand j’ai écrit, j’ai beaucoup replongé dans l’univers des films de Claude Sautet. Ce que j’aimais beaucoup, c’était de voir les hommes et les femmes au travail. Entre autres César et Rosalie (1972) où Yves Montand incarne un ferrailleur. Je trouvais très beau, visuellement, de le voir diriger son équipe. J’ai donc eu envie de faire d’Erwan un chef de chantier. Et une des premières images que j’ai eues en tête, c’était celle d’un homme qui creuse et trouve une bombe — la métaphore évidente : quand on creuse dans le passé, on peut trouver des bombes qui vous explosent à la gueule (rires). Ça me permettait de filer cette métaphore tout au long du film.

Q Ôtez-moi d’un doute pose une question cruciale, et douloureuse : au fond, qui sont nos vrais parents?

R Absolument. Est-ce ceux qui nous ont élevés? Les pères qu’on se choisit dans la vie? On peut rencontrer des gens et décider, inconsciemment, qu’ils sont nos pères et mères, frères et sœurs... Il y a la famille nucléaire, mais on peut s’inventer [des familles] tout au long de la vie.

Q Vous avez d’ailleurs mis en parallèle à la quête d’Erwan les écueils d’une relation père-fille. Qu’est-ce qui vous intéressait?

R Ça m’intéressait aussi de voir quelle relation pouvait avoir un père veuf (André Wilms) avec sa fille (Cécile de France) : comment élever une jeune femme quand on est seul? J’avais envie qu’il y ait des femmes dans cette histoire, un personnage qui m’incarne un peu parce que je fais toujours des films très personnels. [Ces femmes] ont d’ailleurs une forme de masculinité et parfois plus de maturité affective que les hommes du film. 

Q Ce qui m’a frappé, d’ailleurs, vous l’évoquez, c’est que les deux femmes sont plus viriles...

R C’est quelque chose que je retrouve dans ma relation aux hommes. Et je suis très impressionnée par les femmes autour de moi qui mènent de front leurs vies familiales, affectives, professionnelles... Qui sont des murs porteurs. Alors que je sens plus de fragilité chez les hommes. C’est peut-être conjoncturel : les hommes ne savent plus où est leur place. Le féminisme a fragilisé les hommes, mais c’est pour le meilleur : on n’est pas encore à l’équilibre. Tout ça est en mouvement.

Q Sur certains aspects, votre long métrage est très explicite, mais comme souvent lorsqu’il est question de famille, il y a beaucoup de non-dits...

R C’est lié à la pudeur et à la bienveillance. Les personnages ne veulent pas faire du mal. Mais ça a ses effets pervers qui engendrent des quiproquos : l’enfer est pavé de bonnes intentions (rires).

Q C’est notamment le cas d’Erwan, un mâle alpha qui perd pied. Tout votre édifice repose sur ce rôle fondamental. Comment avez-vous choisi François Damiens (Suzanne, La famille Bélier), un acteur qui a amorcé sa carrière dans la comédie avant de s’illustrer dans des rôles dramatiques?

R J’avais envie d’un colosse aux pieds d’argile. François en impose, mais, en même temps, c’est un petit garçon, un homme très émouvant. On s’aime beaucoup maintenant, mais on a beaucoup bataillé. Je suis très en contrôle, précise dans ma direction, il n’y avait pas de place pour l’improvisation. François, c’est tout l’inverse. Il a l’impression que tout doit venir de lui naturellement. J’avais l’impression d’être la mauvaise mère qui devait le remettre à sa place. On en a beaucoup souffert. Il voulait me faire confiance, mais c’était plus fort que lui.

Q Et avec Cécile de France?

R Elle est l’inverse de François. Elle m’a beaucoup aidée à canaliser François. Pour moi, c’est l’actrice la plus simple du monde à diriger. Elle est très en contrôle. Elle a aussi de grandes fragilités, mais qu’elle montre moins.

Q Outre les thèmes, il y a une constante dans vos trois films : les très solides distributions. Vous avez de bons arguments?

R Mon meilleur argument, c’est le scénario. Sur chacun de mes films, tous ses acteurs — Karin Viard, Kad Merad, Agnès Jaoui, Denis Padalydès, même Isabella Rossellini —, tous ses acteurs sont venus parce que le scénario leur a plu. Ensuite vient la rencontre. Je pense que je les rassure pas mal parce que je sais ce que je veux.

Q Avez-vous été surprise qu’Ôtez-moi d’un doute ait été retenu à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2017?

R Complètement surprise. Je n’ai pas une ambition démesurée. J’ai envie de raconter de belles histoires, le mieux possible. Je connais mes limites : je n’ai pas une grande prétention cinématographique. C’est pour ça que je fais très peu de films. Je ne les fais que quand ça vient des tripes, quand je me sens proche d’une histoire. Je ne veux pas faire des films de commande, ça ne m’intéresse pas. Mais je n’avais jamais imaginé qu’un jour j’irais à Cannes. Pour moi, c’était trop haut. Je suis tombée de ma chaise. Je pense que je n’irai plus jamais. C’était génial, pour l’équipe et le film.

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance.