Si la 71e édition du Festival de Cannes devait être placée sous le signe de l'audace, les films présentés en compétition jusqu'à maintenant sont plutôt convenus, note Éric Moreault.

Cannes: passons aux choses sérieuses

CANNES — Il semble bien que le Festival de Cannes ait opté pour la montée en puissance. Si la première semaine ne m’a pas jeté à terre, va falloir s’accrocher pour la deuxième: Lee, von Trier, Mitchell, Pahani, Solo, Don Quichotte...

Cette 71e édition devait être placée sous le signe de l’audace. J’imagine que l’effet de surprise s’en vient. Mis à part Leto du Russe Kirill Serebrennikov, hymne punk à la liberté à l’esthétique conséquente, les films présentés en compétition sont plutôt convenus.

Lundi, on pourra enfin voir le BlacKkKlansman de Spike Lee, inspiré de l’histoire vraie d’un détective afro-américain qui infiltre le chapitre local du Ku Klux Klan! 

Mardi, c’est le retour de l’enfant terrible du Festival, après un bannissement de sept ans: Lars von Trier. The House That Jack Built, sur un tueur en séries (Matt Dillon), risque de décoiffer. Et le soir, ce sera Solo : A Star Wars Story — ça va se bousculer aux portes pour entrer.

Bon, on ne fera pas le tour ici, mais j’ai bien hâte de voir ça et de vous en reparler.

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J’étais très curieux de voir Gueule d’ange. Parce qu’il a y a Marion Cotillard dans le rôle d’une mère indigne. Il y avait aussi la classe de maître de Christopher Nolan, qui vient présenter la version 70mm de 2001, l’Odyssée de l’espace. Cruel dilemme. 

Finalement, l’attrait de la découverte a été plus fort et je n’ai pas regretté. Le premier long métrage de Vanessa Filho, l’un des six de la section Un certain regard, s’avère une proposition très touchante et plutôt réussie, malgré une finale tirée par les cheveux.

La Gueule d’ange en question, c’est la charmante et grave Elli, huit ans. Elle vit, sans père connu, Marlène (impressionnante Cotillard), sa mère pathétique et irresponsable. En plus d’avoir des tendances autodestructrices, madame picole. Et Elli aussi — vidant les fonds de verre et dansant comme sa mère (ce qui est franchement troublant).

On voit bien, ici, que le mal de vivre de celle-ci se transmet à Elli, qu’on ne voit jamais sourire. 

Un soir de fête, Marlène quitte le domicile, laissant sa fille seule à son sort. La réalisatrice a décidé d’épouser le point de vue de la petite, plaçant, la plupart du temps, la caméra à sa hauteur. Sans le sou, avec des voisins et une prof qui ne portent pas attention, Elli fait du mieux qu’elle peut. Sa rencontre avec Julio (Alban Lenoir), qui agira bien malgré lui et avec beaucoup de réticences comme père de substitution, sera déterminante.

On s’entend, ce n’est pas Les quatre cents coups, mais il n’y a pas de François Truffaut tous les ans. Ni même à toutes les décennies... Par contre, il sera intéressant de voir ce qu’il adviendra d’Ayline Aksoy-Etaix. Il y a de la graine d’actrice dans cette jeune fille, qui apparaît sur presque tous les plans.

Même chose pour Vanessa Filho. Son film ne porte pas de jugement et la réalisatrice montre de très belles choses, jusque dans les séquences oniriques. Heureusement. Parce que manquer Nolan...

Marion Cotillard, Ayline Aksoy-Etaix et Vanessa Filho sur le tapis rouge de Cannes, samedi

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Les filles du soleil était attendu avec impatience. Parce qu’il s’agit d’un trois films de la compétition réalisés par une cinéaste et qu’il met en scène un drame de guerre sur un bataillon de femmes kurdes. Je m’attendais à ce que le résultat soit différent et vibrant. Heu, pas vraiment.

Il n’y a pourtant rien de banal dans ce récit inspiré d’une histoire vraie. En 2014, en Irak, plus de 7000 femmes et enfants de la minorité yézidis tombent dans les griffes de Daech après une attaque-surprise. Les enfants se font laver le cerveau pour devenir des combattants, les femmes, réduites à l’état d’esclaves, servent de marchandise sexuelle. Parmi celles qui s’évadent ou qui sont rachetées, certaines décident de devenir des combattantes de la liberté — plutôt mourir debout que subir de telles horreurs, disent-elles.

Eva Husson (Bang gang, 2015) a décidé de concentrer son récit sur Bahar (Golshifteh Farahani), la commandante du bataillon. Elle en fait une héroïne extraordinaire en reléguant les autres soldates à l’arrière-plan. Ce ne serait pas si grave si, en plus, on lui enjoignait une journaliste française (Emmanuelle Bercot) comme narratrice. Qui, évidemment, est aussi une victime de guerre qui se sacrifie pour la liberté d’information. C’est totalement ridicule et superflu.

Non contente d’une trame narrative manichéenne, Husson en rajoute une couche avec une trame sonore qui surligne ce qui est pourtant évident. Sans éviter, en plus, les clichés en gros plan. Du pathos en veut-tu, en v’là. 

Comme je vous disais, il est grand temps que commence la deuxième semaine.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

ON A VU

Gueule d’ange (Un certain regard) de Vanessa Filho ***

Les filles du soleil de Eva Husson **