Accompagné à Cannes par les membres de sa famille dont sa fille, Ella Bleue, John Travolta a gagné un énorme capital de sympathie en saluant les festivaliers en français.

Cannes: l’hommage au cinéma

CANNES — Chaque année il y a, dans la sélection du Festival de Cannes, un long métrage qui rend un hommage explicite au cinéma. Cette 71e édition ne fait pas exception avec le très attendu et un peu décevant «Under the Silver Lake» de David Robert Mitchell. Mais l’hommage le plus senti est venu par les mots de John Travolta.

L’iconique acteur était de passage mercredi pour une classe de maître très courue après la projection de Gotti (hors compétition) et avant celle célébrant les 40 ans de Grease au cinéma de la plage, en soirée, en présence du réalisateur Randal Kleaser. 

Sympathique et très à l’aise sur scène, l’homme de 64 ans, qui en paraît facilement 10 de moins malgré sa courte barbe poivre et sel, a gagné un énorme capital de sympathie en saluant les festivaliers en français. Le natif de New York était accompagné de sa garde rapprochée : sa femme et actrice, Kelly Preston, sa fille Ella (avec qui il débute un tournage la semaine prochaine) et sa sœur aînée Ellen, à l’origine de sa carrière.

Une carrière faste, mais indissociable de deux films : La fièvre du samedi soir (1977) et Pulp Fiction (1994). Avec le premier, il devient l’idole d’une génération. Le rôle de Toni Manero, et celui de Danny dans Grease, «sont les fondations de ma carrière». Le second fera plus que marquer l’imaginaire. «C’était une terra icognita pour le réalisateur, les acteurs et les spectateurs.»

Il y a eu «un avant et un après» la Palme d’or attribuée au classique de Quentin Tarantino. «Personne n’avait aucune idée de ce qui allait se passer. Je croyais qu’il s’agissait d’un film d’auteur avec un auditoire limité. Mais il a changé l’histoire du cinéma et la mienne.»

À partir de là, «j’ai pu choisir mes scénarios et mes réalisateurs», reconnaît-il. Un privilège important pour cet acteur qui cherche constamment à se réinventer et à prendre des risques. Comme il l’a fait en jouant une grosse femme dans Hairspray (2007). Ou en acceptant de jouer dans un premier film. «Il y a un danger, mais il y a peut-être aussi le nouveau Tarantino.»

Même dans les moments les plus creux, John Travolta a toujours eu la foi. «Il est important d’avoir confiance en ses possibilités.»

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De la confiance, David Robert Mitchel n’en manque pas. Le réalisateur d’It Follows a ponctué son film néo-noir de nombreux hommages et références au 7e art, mais aussi à la culture populaire.

Dans la chambre de Sam (Andrew Garfield), il y a un poster de Kurt Cobain et un Playboy; dans son salon, des BD (dont Spiderman, rôle que Garfield a endossé deux fois) et des affiches de classiques du cinéma. Il y a, sous la surface de cette culture pop dans laquelle nous baignons, des choses et des enjeux qui nous échappent. D’où le titre du film.

Sam est d’ailleurs complètement largué. À 33 ans, ce perdant magnifique est passé à côté de son rêve (sans emploi, sa voiture saisie et sous une menace d’expulsion). Jusqu’à ce qu’apparaît Sarah (la sexy Riley Keough), une nouvelle et séduisante voisine. Qui disparaît aussitôt, en pleine nuit. Sous le voile de ce mystère en sont cachés plein d’autres...

Intrigué, notre jeune désœuvré va enquêter dans un Los Angeles décalé où «les personnages secondaires sont un peu comme des fantômes», révèle David Robert Mitchell. Il n’en dira pas plus — il se refuse à toutes interprétations, même les plus évidentes. Même chose pour les films cités. «Ça vient de mon amour profond du cinéma. Je ne pourrais pas tous les nommer, mais quand j’écris, ils me viennent en tête.»

On aurait juste aimé que Mitchell se disperse moins (trop d’histoires parallèles) et se ramasse un peu. À 2h15, le réalisateur a eu trop d’indulgence pour son propre bien envers son troisième effort.

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Le Star Wars oblige, l’espace m’a manqué mercredi pour le formidable En guerre de Stéphane Brizé. Le réalisateur français a voulu démonter et démontrer la mécanique d’un conflit de travail. Ici, une usine fermée parce qu’elle n’est pas assez rentable et qui sera délocalisée. Le problème, c’est que les deux parties ont signé une entente deux ans auparavant avec une garantie de travail pour cinq ans...

C’est 1100 employés qui sont jetés dans la rue dans une région pauvre. Les employés décident d’occuper l’usine et les patrons restent sur leur position. La guerre d’usure commence.

Brizé (Madame Chambon) a planté sa caméra au cœur du conflit, dans une approche documentaire terriblement réaliste et humaniste. On croit vraiment à la ferveur de Laurent Amédéo, qui tente d’unir ses collègues, d’autant que Vincent Lindon est entouré d’acteurs amateurs. «J’ai passé peut-être les 23 plus beaux jours de ma vie d’homme. Je m’y suis cru, vraiment», a indiqué l’acteur.

Il y a le camp qui veut lutter tant que la compagnie ne reviendra pas sur sa décision et ceux qui veulent plutôt empocher l’indemnité de départ augmentée. Le réalisateur interpelle directement le spectateur : que ferions-nous à leur place? La solidarité ou les factures à payer?

En guerre n’a rien de manichéen — le point de vue patronal y a sa place. Brizé a discuté avec des ouvriers et des syndicalistes, mais aussi des patrons et des directeurs des ressources humaines. Mais il a tout de même privilégié cette «belle et juste colère qui m’a accompagné toute ma vie, mais jamais exprimée à l’écran comme dans En guerre», a-t-il expliqué en conférence de presse mercredi.

Le tout avec une finale déchirante, qui a coupé le souffle des festivaliers avant que ceux-ci explosent dans la plus longue ovation de cette 71e édition.

C’est la quatrième fois que Lindon collabore avec Brizé. La dernière fois, il avait obtenu le prix d’interprétation ici en 2015 pour La loi du marché. Il n’y a, nous dit-on, aucun règlement qui l’empêcherait de gagner une deuxième fois — ce qui serait amplement mérité. 

À moins qu’En guerre remporte la Palme d’or. Ce serait un bel hommage au cinéma.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

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LU

Dans Screen qu’une Palme d’or n’est pas une garantie de succès au box-office. En fait, une sélection ne garantit rien du tout — ce qui peut expliquer les réticences des studios hollywoodiens à offrir leurs films ici. Des longs métrages présentés l’an passé, c’est pourtant Wind River de Taylor Sheridan (46,4 M $) et Les proies de Sofia Coppola (28,2 M $) qui ont le mieux fait, aux États-Unis surtout, contrairement aux autres. Bon, le palmé d’or The Square de Ruben Östlund arrive tout juste après avec 16,9 M $ de recettes mondiales. Mais si on prend Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos, prix du scénario, il n’a recueilli que 7,5 M $, dont un très faible 400 000 $ en France...

VU

Burning de Lee Chang-Dong. Pour sa troisième présence en sélection, le réalisateur sud-coréen propose une histoire de triangle amoureux originale qui ne remplit toutefois pas toutes ses promesses. Même s’il illustre bien les différences socioéconomiques chez les jeunes entre les riches oisifs et les pauvres désœuvrés. Film contemplatif de 2h30, Burning se construit petit à petit jusqu’à insuffler une bonne tension. Mais son drame à la mise en scène fluide contient trop de trous dans le récit pour qu’il soit assez vraisemblable. En plus, on a compris le pot aux roses une heure avant le personnage principal...

ENTENDU

Très peu de huées dans cette 71e édition. Certains films méritaient pourtant de se faire siffler. Les nombreuses entrevues de Thierry Frémaux sur le traitement cavalier que la presse a réservé à certains longs métrages dans le passé ont probablement fait mouche. Il y a aussi que la compétition 2018 offre très peu de films qui suscitent la controverse, à part The House That Jack Built de Lars von Trier. Les ratages ont plutôt été accueillis par des haussements d’épaules — un silence assourdissant pour les réalisateurs concernés, mais qui ne fait pas les manchettes. 

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ON A VU

En guerre de Stéphane Brizé *** ½

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell ***

Burning de Lee Chang-Dong ** ½