L’actrice italienne Asia Argento, qui remettait le premier prix de la soirée, a lancé une tirade contre la culture du viol dans le milieu cinématographique.

Cannes: déclaration choc à la soirée de la Palme d’or

CANNES — Aucune œuvre ne s’étant clairement démarquée à cette 71e édition du Festival de Cannes, le jury présidé par Cate Blanchett a décerné la Palme d’or à Une histoire de famille de Kore-Eda Hirokazu. Il a aussi donné une Palme d’or spéciale à Jean-Luc Godard pour l’ensemble de sa carrière. Mais c’est la déclaration-choc d’Asia Argento sur son viol qui a totalement éclipsé la cérémonie de remise de prix et ébranlé la Croisette.

L’actrice italienne, qui remettait le premier prix de la soirée, a lancé une tirade contre la culture du viol dans le milieu cinématographique. «J’ai été violé par Harvey Wenstein ici à Cannes quand j’avais 21 ans. C’était son terrain de chasse. Il vivra [désormais] dans la disgrâce. Même ce soir, il y a des gens ici qui doivent être tenus responsables pour sa conduite. Vous savez qui vous êtes et nous savons qui vous êtes. Nous n’allons pas vous permettre de vivre dans l’impunité», a fustigé la femme de 42 ans.

La pauvre Amal Yeslamova, lauréate du prix d’interprétation, en a été quitte pour des balbutiements de remerciements.

La poussière avait eu le temps de retomber pour la remise du dernier prix à Kore-Eda Hirokazu, la prestigieuse Palme d’or. «J’avoue que j’ai les jambes que tremblent un peu, a débuté le réalisateur japonais. Cannes est un endroit où on reçoit beaucoup de courage. Je ressens aussi l’espoir que grâce au cinéma les gens qui habituellement s’affrontent vont pouvoir se rejoindre.» Il a tenu à partager sa récompense avec les deux réalisateurs qui ont été empêchés d’être présents à Cannes.

Au début de la cérémonie, Cate Blanchett avait d’ailleurs tenu à rendre hommage au Russe Kirill Serebrennikov, injustement tenu à l’écart du palmarès, et à l’Iranien Jafar Panahi, assignés à résidence par leur pays respectif. «Nous vous admirons et sommes avec vous en pensée.»

En ce qui concerne la Palme d’or, «il y a une grâce dans ce film, une profondeur qui nous a grandement touchés», a souligné Denis Villeneuve, l’un des neuf membres du jury.

Pour une première fois dans l’histoire du festival, ce dernier a réussi à convaincre ses organisateurs de donner une Palme d’or spéciale. Jean-Luc Godard, comme d’habitude, n’était pas présent. Cette récompense spéciale fut attribuée «à un cinéaste qui redéfinit ce qu’est le cinéma», a souligné Cate Blanchett et non pas au Livre d’image, présenté en compétition. En conférence de presse, la présidente a tenu à préciser leur intention. «C’est un artiste qui ne cesse d’expérimenter. Il faut la voir dans un contexte général, son œuvre depuis toujours.» 

On se demandait si le jury adopterait une approche «politique» dans la remise de ses récompenses. Il l’a fait en attribuant son Grand prix de Spike Lee. BlacKkKlansman raconte l’infiltration du Klu Klux Klan par un policier noir. Le réalisateur de Do the Right Thing s’en sert pour dénonce le racisme systémique aux États-Unis. «Les choses changent, mais il reste beaucoup à faire. Avec l’administration actuelle [du président Trump], il y a beaucoup de chance que nous revenions en arrière. Nous vivons à une époque dangereuse», a souligné l’Américain en conférence de presse.

Dans le contexte, le prix du scénario (ex-eaquo) décerné à Jafar Panahi pour 3 visages n’est pas passé inaperçu. La fille du réalisateur iranien est venue cueillir le prix, soulignant que son père a tenu à dédier son honneur au grand cinéaste Abbas Kiarostami. S’il avait été encore en vie, «il aurait été avec moi à Téhéran pour regarder la cérémonie».

Pendant cette cérémonie assez intense, on pouvait compter sur Roberto Begnini pour détendre l’atmosphère lorsqu’il a remis le prix d’interprétation à son compatriote Marcello Fonte pour son incroyable incarnation dans Dogman. Le célèbre acteur, qui a offert un petit discours débridé à la hauteur de sa folie, nous a donné la citation de la soirée : «Je suis plein de joie comme une pastèque.»

Pawel Pawlikowski est reparti avec le Prix de la mise en scène pour son très beau Cold War en noir et blanc, sur une histoire d’amour impossible. «Bonne nouvelle, nous en avons bien besoin en Pologne en ce moment», a témoigné le réalisateur.

Un palmarès éclaté, qui a dû susciter bien des discussions au sein du jury. Ce dont a témoigné Denis Villeneuve. «J’ai gagné quelques batailles, et j’en ai perdu, oui. Comme réalisateur, mon rôle était de défendre les films, pas de les juger. L’expérience partagée avec mes collègues était unique. Ça va nous aider comme artiste dans l’avenir», a souligné le Québécois.

Après la cérémonie, Sting est venu sur les marches du Palais du festival pour chanter, vedette dans un festival qui en a cruellement manqué.

Girl de Lukas Dhont, qui a suscité un immense buzz à Cannes, a remporté la Caméra d’or, remis à un premier long métrage parmi la sélection. Le réalisateur belge a souligné que ce film n’aurait jamais eu cet impact sans la performance de Victor Polster, dans la peau d’un transsexuel . «Il a joué sans s’inquiéter des réactions.»

All These Creatures de Charles William a obtenu la palme d’or du court métrage décerné par le jury présidé par le réalisateur Bertrand Bonello. 

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda a reçu la Palme d'or du 71e Festival de Cannes pour le film «Une affaire de famille».

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LES GRANDS GAGNANTS 

  • Palme d'or : Une affaire de famille du Japonais Hirokazu Kore-Eda
  • Grand Prix : BlacKkKlansman de l'Américain Spike Lee
  • Prix du jury : Capharnaüm de la Libanaise Nadine Labaki
  • Prix d'interprétation féminine : la Kazhake Samal Esljamova pour son rôle dans Ayka
  • Prix d'interprétation masculine : l'Italien Marcello Fonte pour son rôle dans Dogman
  • Prix de la mise en scène : le Polonais Pawel Pawlikowski pour Cold War
  • Prix du scénario ex aequo : la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher pour Lazzaro Felice et les Iraniens Jafar Panahi et Nader Saeivar pour Trois visages

AUTRES PRIX

  • Palme d'or spéciale : le réalisateur Franco-Suisse Jean-Luc Godard, qui était en compétition avec Le livre d'image
  • Camera d'or : Girl du Belge Lukas Dhont
  • Palme d'or du court métrage : All these Creatures de l'Australien Charles Williams
  • Mention spéciale du court métrage : Yan Bian Shao Nian du Chinois Wei Shujun

Le Festival de Cannes en images

Le directeur Hirokazu Kore-eda marche sur scène afin d'aller récupérer son prix de la Palme d'or, en compagnie de sa conjointe.