Brigitte Poupart s’est intéressée au rôle de Marie-Claire parce qu’il s’agit d’un personnage qu’on voit rarement au cinéma, celui d’une femme en position de pouvoir et indépendante.

Brigitte Poupart, une actrice qui aime le risque

«Les salopes ou le sucre naturel de la peau» a fait forte impression dès ses premières projections publiques, notamment au Festival de Toronto (TIFF). Au-delà du titre, le deuxième long métrage de Renée Beaulieu se veut une exploration d’une sexualité féminine affirmée et affichée, avec un premier rôle féminin brillamment interprété par Brigitte Poupart — une mise à nu, dans tous les sens du terme. Le Soleil s’est entretenu avec les deux créatrices.

Brigitte Poupart aime prendre des risques dans sa démarche artistique multidisciplinaire. Créatrice audacieuse, femme articulée et intelligente, d’une beauté sauvage, elle était taillée sur mesure pour interpréter Marie-Claire Dubé, une universitaire qui entreprend une recherche sur les cellules de la peau et la sexualité, qu’elle a très libre. Un rôle que la femme de 50 ans a embrassé à bras le corps… mais pas d’emblée. 

Q Les salopes ou le sucre naturel de la peau est un film osé. Quelle a été votre première réaction à la lecture du scénario?

R J’avais des questions, évidemment, pour la réalisatrice [Renée Beaulieu]. Je trouvais ça intéressant que le personnage principal soit une chercheuse et qu’elle effectue une double recherche: scientifique et personnelle, à même son intimité. Je trouvais aussi intéressant qu’on traite de la sexualité féminine, oui, mais surtout: qu’est-ce qu’une sexualité en 2018? On explore les notions de couple ouvert, de fidélité, de loyauté, des enfants… On a remis beaucoup de choses en question, dont la religion, on n’a plus les mêmes mœurs. Et se rattache à ça la recherche sur la sexualité féminine, les pulsions… À la lecture, ça m’intéressait parce que c’était abordé à travers un personnage qu’on voit rarement au cinéma, celui d’une femme en position de pouvoir et indépendante. Ensuite, il a fallu débattre, Renée et moi, de certaines questions parce que le personnage a des positions qui ne sont pas nécessairement les miennes dans la vie. Il fallait tracer une ligne pour qu’on n’ait pas l’impression qu’elle a des déviations, des perversions ou que ce soit une nymphomane. Il a fallu préciser cet aspect et je voulais la rendre sympathique, qu’on ait l’impression que chaque rencontre qu’elle a avec ces hommes [même si elle est en couple], est une rencontre importante dans sa vie. 

Q Est-ce qu’il y a quand même eu des hésitations de votre part?

Bien sûr, il y en a toujours. Même dans un film plus conventionnel. Parce qu’au final, on ne sait pas ce que ça va donner. On peut faire dire toute sorte de choses à un film au montage. Il faut un pacte de confiance. 

Q Est-ce que le résultat a été à la hauteur du lien de confiance entre vous deux?

R Oui. Comme je me livrais beaucoup et que je me dévoilais beaucoup, [la production] a accepté que je puisse suivre les étapes de montage. J’ai pu voir très tôt un premier montage et discuter avec Renée. J’ai pu apprivoiser tout ça au fur et à mesure. Je savais à quoi m’attendre.

Brigitte Poupart dans «Les salopes ou le sucre naturel de la peau»

Q Vous dites vous-même vous y dévoiler beaucoup, dans tous les sens du terme. Chaque personne ayant un rapport différent à la nudité, était-ce un enjeu?

Ça ne me gênait pas dans la mesure où ce n’était pas gratuit, pas de la provocation pour de la provocation. Ce qui était important pour moi, c’était de développer quelque chose de différent avec chaque partenaire, qu’on montre la sexualité d’une autre façon que ce qu’on a l’habitude de voir au cinéma, à travers ses yeux à elle comment ça se passe et qu’on ne soit pas dans les clichés actuels. Je me disais: «c’est le costume de mon personnage.» (rires) Sa façon de se déshabiller était comme un rituel.

Q À ce propos, justement, le film comporte plusieurs séquences très sexuellement explicites, avec plusieurs partenaires. Était-ce troublant pour vous?

Non, je dirais que les gars étaient beaucoup plus timides. J’ai eu la chance de me dénuder dans des projets auparavant avec Dave St-Pierre et pour le spectacle Nudité à l’Espace libre, qui avait même été arrêté par l’escouade de la moralité en 1996… Je me disais: allons-y. Mes partenaires ont été très généreux et respectueux. Quand ils ont vu que je n’avais pas de réticences, que je n’étais pas mal à l’aise, ça les a mis en confiance.

Q Vous évoquiez tout à l’heure la sexualité en 2018. Croyez-vous qu’il y a toujours un malaise à en discuter publiquement?

Oui, il y a toujours un malaise parce que c’est associé à des tabous, surtout pour le corps de la femme. La discussion que nous voulons susciter, c’est de passer outre ce tabou. Pour les hommes, une sexualité active, c’est toujours glorieux. T’es viril. Alors que pour les femmes, c’est le contraire absolu. Passer par-dessus ce tabou, c’est énorme. Il y a beaucoup de chemin à faire. Les gens sont encore frileux.


« Ce n’est pas parce qu’on parle d’une sexualité libre qu’on a réglé le problème des agressions. Malheureusement, le patriarcat est encore très fort »
Brigitte Poupart

Q  En discutant avec la réalisatrice Renée Beaulieu, elle évoquait le fait que le film montre une sexualité libre et affranchie, une image positive, alors que depuis un an, on entend beaucoup parler des agressions…

R  Mais il faut en parler, aussi. C’est hyper important. Ce n’est pas parce qu’on parle d’une sexualité libre qu’on a réglé le problème des agressions. Malheureusement, le patriarcat est encore très fort. C’est une forme d’intimidation et ça le sera toujours. Il faut parler des deux. Les agressions, c’est toujours monnaie courante.

(La discussion téléphonique est interrompue un moment, le temps que Brigitte Boupart règle le livreur qui est à sa porte…)

Q Vous avez tourné récemment dans ce film, dans Les faux tatouages de Pascal Plante, tenu un rôle très remarqué dans Les affamés de Robin Aubert et vous serez dans Avant qu’on explose de Rémi St-Michel le printemps prochain. Le goût du risque est-il une composante important de vos décisions artistiques?

R Toujours. Parce que, comme créatrice, j’ai toujours pris des risques et vais toujours encourager la prise de risques. Je n’aime pas les choses faciles, les gens qui sont dans des exercices consensuels. Je n’aime pas la facilité.

Q Ce qui explique que vous jouez dans la pièce Bonne retraite, Jocelyne de Fabien Cloutier, qui sera à l’affiche du Trident en janvier...

R (Rires) Ça ne laisse pas indifférent...

Q Outre ce rôle, quels sont vos projets dans les prochains mois?

R Je prépare un documentaire avec mes deux filles, j’écris un long métrage de fiction, je suis en attente pour un tournage en Argentine. Mais on est toujours tributaire des réponses pour le financement. J’ai aussi un projet multidisciplinaire à long terme dont on va présenter une ébauche l’été prochain [au festival] Complètement cirque [à Montréal]. C’est un beau projet. 

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RENÉE BEAULIEU: «ÇA N'EXISTE PAS, UNE SALOPE»

Renée Beaulieu pendant le tournage

Depuis l’invention du cinéma, ce sont majoritairement des hommes qui ont filmé des femmes, surtout pour leurs atouts physiques. Pour son deuxième long métrage, Renée Beaulieu a voulu présenter un point de vue féminin sur une sexualité libre et affirmée. Monter que «ça n’existe pas, une salope». 

Le titre Les salopes ou le sucre naturel de la peau est ironique. C’est aussi «une réappropriation», dit-elle. Inspirée par La marche des salopes en France, en 2011, au moment où elle écrivait son scénario, la réalisatrice a conservé et défendu farouchement son titre de travail (Les salopes). «Ce n’était pas de la provocation pour de la provocation.» 

Renée Beaulieu a tout de même songé, un temps, l’intituler Le sucre naturel de la peau. On lui a suggéré les deux. Bonne idée. Il exprime les deux axes du film, à la fois cru et poétique. Le long métrage met en scène une universitaire, heureuse  en couple et avec deux enfants, qui a une sexualité affirmée et des aventures quand elle le désire.

«Ce n’était pas une prise de position volontaire— je n’ai pas rationalisé ma démarche», affirme-t-elle en entrevue. L’inspiration est venue. Et le potentiel «subversif» n’était pas pour lui déplaire. La sexualité y est très frontale et revendiquée comme telle.

«Je n’avais pas tant que ça de choses à défendre, surtout à montrer et à mettre sur la table. Pendant des années, ce sont des hommes qui ont mis des femmes en scène et les ont objectifiées. J’avais pas de problème avec ça comme tel. Mais les femmes aussi doivent pouvoir le faire. Ce contraste-là passait par une certaine radicalité. La différence n’est pas si grande au bout du compte. C’est pour ça que je voulais aller aussi loin que des hommes sont allés. Des femmes en train de se faire baiser, on en a vu passablement. Ce qui est particulier ici, c’est que je montre une femme qui baise au lieu de se faire baiser.»

Au bout de la pudeur

Tourner de telles scènes a imposé à la cinéaste d’aller au bout de sa pudeur et de ses inhibitions, avoue-t-elle. La même chose pour ses acteurs. En acceptant le scénario, ils devaient renoncer à toute contrainte concernant la nudité. «Je croyais en ce que je faisais.» Et «je suis surprise que ça se passe aussi bien».

En montrant la sexualité féminine «autrement que de façon négative et péjorative» à l’heure du #metoo, dès l’adolescence («le dernier des tabous»), Renée Beaulieu sait que la démarche, sans choquer, va susciter bien des discussions. «Je sais pertinemment que je renverse les stéréotypes et que je vais à l’encontre de la représentation de la femme en la mettant sujet plutôt qu’objet, comme premier rôle… Cette idée est appuyée sur des faits.»

Renée Beaulieu pressent que la réception ne sera pas la même partout. Mais elle est surtout fière que son film ait été fait «sans vraiment porter de jugement». Au spectateur de se faire sa propre opinion. 

Les salopes ou le sucre naturel de la peau prend l’affiche le 2 novembre.