Le fantôme imaginé par Emilie Proulx

«Bivouac» à Materia: en découdre avec les fantômes

S’inspirant de la forêt, du scoutisme, des fantômes et des créatures étranges qui se manifestent les soirs de pleine lune, Anouk Desloges, Isabelle Demers et Emilie Proulx ont imaginé «Bivouac, la bataille des fourreaux», une exposition qui enveloppe Materia dans une aura de mystère et de magie.

Puisque Anouk habite à Toronto, Isabelle à Québec et Emilie à Mont­réal, les trois jeunes femmes ont créé à distance, se sont visitées et ont beaucoup discuté par Skype. Elles ont acheté des habitations légères et nomades, trois tentes de camping du même modèle, pour les utiliser comme matériau de départ. L’exposition elle-même voyage aussi. Elle a été présentée au Centre d’arts visuels de l’Alberta à Edmonton cet été, et se dirigera vers Sediment, à Richmond, en Virginie, cet hiver.

Emilie Proulx

«Le mystérieux, l’énigmatique, la forêt, les animaux, nous intéressaient», indique Emilie Proulx, qui a aussi puisé dans ses souvenirs de son passage chez les Jeannette. «J’avais dont peur quand on partait en expédition, dans les bois, la nuit!»

L’idée des fantômes s’est imposée. Elle a fait le sien à partir du moustiquaire de sa tente, en a fait une cape de Petit Chaperon blanc, y a brodé un renard, une pinède,  une main, une lune. Tout près, ses broderies retenues par une reliure composent un grimoire mystérieux et intime. «C’est ma légende personnelle, si on veut. J’aime bien la sauge et savoir quand tombe la pleine lune. Je suis comme ça», expose-t-elle. 

Sur sa tente, elle a brodé l’image d’une vieille femme qui porte un casque de réalité augmentée, pendant que ses souvenirs galopent, sous forme chevaline et en couleurs, autour d’elle. Une oie, son totem, s’est démultipliée entre les mains de l’artiste. Une pile de volatiles en toutous, cousus dans différents tissus, s’intitule Elle n’ira pas au Sud. Les différentes pièces sont comme des brides de légendes à rassembler.

Anouk Desloges

Anouk Desloges s’est plutôt intéressée à l’idée du campement, de cet endroit où l’on vit, où l’on réfléchit, où l’on peut être à la fois vulnérable et confortable, et qu’on doit parfois déplacer dans une ville inconnue. Sur le pan de sa tente déconstruite, elle a brodé «Démonter le camp, ignorer les loups, et partir» et a intitulé l’œuvre Haiku d’appartement. On y distingue les angles d’une pièce; un espace architectural sur un bout de tissu imperméable. «J’aime vraiment cacher des choses, des secrets, dans les œuvres», note-t-elle. Elle a fabriqué le feu — essentiel au bivouac — en brodant sur du plexiglas, créant une œuvre dansante et presque abstraite, entre broderie et sculpture. 

Dans la vitrine du centre, ses Ghosts froufrous servent de comité d’accueil. Créés à partir de la silhouette d’un vieil homme qui marche, voûté, ses fantômes aux ombres jaune vif arborent leurs froufrous noirs façon punk, comme des lunettes, en encore comme un bonnet de douche, ce qui leur donne un look loufoque.

Isabelle Demers

La série La vie secrète des plantes, d’Isabelle Demers, est leur forêt, et se déploie comme une tapisserie, ou un herbier fantastique, dont les morceaux sont épinglés sur les murs comme des papillons. Trois créatures étranges sont posées sur des socles: deux mains jaunâtres, une tête d’ours enlisée dans le limon et les fleurs et un chien au lustre cuivré.

Contrairement à ses consœurs, qui brodaient déjà, Isabelle Demers a dû apprendre à la dure pour orner ses pans de tente de mouches de fil. «Habituellement, j’utilise des techniques que je peux contrôler avec mes mains, l’argile, le modelage, la céramique», expose-t-elle. «Broder, c’est vraiment long!»

Initiée par sa grand-mère, Émilie Proulx brode depuis qu’elle a six ans et enseigne maintenant cette technique à d’autres. Sa pratique personnelle tient presque du rituel. «C’est ma méditation, je règle beaucoup de choses pendant que je brode», note-t-elle.

Anouk Desloges n’avait jamais pensé travailler le textile. «Mon père avait une shoppe de couture, je voyais à quel point c’était de l’ouvrage», raconte-t-elle. Après toute une formation universitaire en sculpture, le textile l’a rattrapée, comme une évidence. «Quand je brode, je pense en trois dimensions, je fais des plans, je construit avec du plexiglas transparent. Je fais encore de la sculpture, finalement.»

L’exposition est présentée jusqu’au 14 octobre au 395, boulevard Charest Est, Québec. Info: www.centremateria.com