Les artistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Les spectacles représentent souvent la grande part de leurs revenus annuels.
Les artistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Les spectacles représentent souvent la grande part de leurs revenus annuels.

BILLET / L'été confisqué

Normalement, à ce temps-ci de l’année, je suis déjà fébrile à l’idée de couvrir le Festival de Cannes. Mais aussi parce que l’exceptionnelle fête du cinéma marque le début de l’été culturel avec toutes ses diverses manifestations. La grande majorité des Québécois a hâte de communier à la folle énergie des spectacles en plein air. Pas cette fois. La pandémie a confisqué l’été. Le vôtre, mais aussi celui des artistes, techniciens, commerçants…

Inutile de se raconter des histoires. La décision du gouvernement québécois d’interdire les événements culturels et sportifs qui impliquent des «rassemblements», vendredi dernier, venait confirmer ce que tout le monde soupçonnait.

Après plusieurs semaines de confinement en raison de la COVID-19, qui aurait eu le goût d’aller se frotter sur son prochain dans une foule en délire? Poser la question…

Reste que ça frappe l’imaginaire. Le Festival d’été rythmait Québec depuis plus d’un demi-siècle. Les grands festivals comme ce dernier, ComediHa!, Juste pour rire ou les Francofolies sont devenus un rituel, un exutoire, voire une destination vacances.

Plutôt que d’aller voir Rage Against the Machine sur les plaines d’Abraham (vous n’avez qu’à insérer ici la tête d’affiche de votre choix), Cat Power ou The National, il faudra se contenter d’en écouter sur le patio. Pas tout à fait la même chose…

Les grandes organisations, qui ont normalement les reins assez solides, vont passer au travers. D’autres plus petites comme le Festival de la chanson de Tadoussac, le Carrefour de théâtre de Québec ou le Festival du cinéma de Knowlton devraient aussi s’en tirer avec l’aide de Québec, qui entend maintenir ses subventions. Du moins, on espère très fort.

Notons d’ailleurs qu’à son dernier budget, la CAQ a décidé de rouvrir un peu les vannes de l’État pour la culture. Ces messieurs-dames, très portés sur les finances, ont sûrement remarqué que chaque dollar investi génère entre 0,70 $ et 0,90 $ en production additionnelle dans le reste de l’économie — les fameuses retombées (moyenne des industries : 0,70 $).

Ça donne une idée du choc que doivent encaisser bien des municipalités avec cette vague d’annulations qui a submergé le Québec. Pensez à tous ces restos, bars et commerces qui ne bénéficieront pas d’une affluence accrue. Quelques exemples, même si c’est un peu fastidieux : le Festival de musique actuelle de Victoriaville, les Grandes Fêtes à Rimouski, le Festival en chanson de Petite-Vallée, la Fête du lac des Nations à Sherbrooke, le Festif à Baie-Saint-Paul, le Festivent de Lévis…

On pourrait continuer sur des paragraphes comme ça. Et là, on ne vous parle même pas des petites manifestations moins connues qui représentent une occasion en or pour quantité d’artistes de faire un peu d’argent, en particulier musiciens et interprètes.

Beaucoup s’évertuent encore à enregistrer des albums même si ça ne leur rapporte pas une cenne (ou, en tout cas, pas beaucoup). Non, ils ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Les spectacles représentent souvent la grande part de leurs modestes revenus annuels, tout comme une armée de techniciens.

Quand nous renouerons avec une vie à peu près normale, disons après l’été, avec les nouvelles «normes» de distanciation physique, est-ce que les gens seront prêts à reprendre le chemin des salles de spectacles? Les artistes auront besoin de notre appui. Pas seulement économique. Il faudra les encourager de toutes les façons possibles à produire de la beauté et du sens. Surtout si on veut continuer à susciter des vocations chez la relève…

Je pense à tous les artistes privés de lieu de diffusion, dont les portes resteront closes pour une période encore indéterminée : musées, cinémas, théâtres, centres d’expositions, etc. Or, à chaque endroit, on retrouve aussi des travailleurs qui angoissent actuellement (comme dans plusieurs secteurs de l’économie, j’en suis conscient).

Ironiquement, peut-être que cet été sans spectacles fera réaliser à certains à quel point la culture occupe une place importante dans leur quotidien. Comme lieu de socialisation (même si, parfois, les bavasseux sont franchement déplaisants), mais aussi pour son effet thérapeutique sur le moral. Y a rien comme une sortie — au musée, au théâtre, dans une salle — pour nous faire sentir vivant.

Dans les cas extrêmes, l’art peut sauver des vies. Vous rigolez? Je vous conseille la série documentaire Faire œuvre utile d’Émilie Perreault (disponible sur tou.tv)…

Bon, tout finira bien par revenir à une forme de normalité même si ça peut être long. Je me suis résigné à ne pas aller à Cannes en 2020, mais j’ai quand même hâte de pouvoir retourner dans une salle de cinéma. Et encore plus à l’été prochain. Me semble qu’on va apprécier davantage nos expériences artistiques.

La situation actuelle me rappelle une power ballade de Cinderella : Don’t Know What You Got (Till It’s Gone)...