«Moisson» de Vincent Gontier, dans l'église de Deschambault

Biennale du lin de Portneuf: d'humour et de finesse

Si le lin permet de tisser, broder, filer et de fabriquer du papier, il peut aussi engendrer des œuvres ludiques et loufoques. La Biennale du lin de Portneuf propose tout l’été de se laisser charmer, happer et amuser par des œuvres d’artistes venus d’Amérique du Nord et d’Europe.

La palme de l’originalité revient à Gabrielle Boucher, dont l’œuvre Remue-ménage s’active lorsqu’un visiteur arrive en haut de l’escalier en coude du presbytère de Deschambault. Un extracteur à jus tente de broyer des tiges de lin, des fleurs de lin virevoltent gaiement dans un robot culinaire et de l’eau teintée coule d’une fente à l’autre d’un grille-pain penché en avant… sans qu’aucun des trois appareils ne soit branché.

«Remue-ménage» de Gabrielle Boucher

Le sous-sol du moulin de la Chevrotière est le théâtre d’une scène digne de la série Stranger Things. Un gros rhizome velu, fait de rastas de feutre, se déploie et semble sur le point de percer les épais murs de pierre. L’amas mi-animal mi-végétal baptisé Les vaisseaux du cœur et signé Marjolein Dallinga s’est posé non loin des cercueils plats de Daniel Henry (Les dormeurs). Le designer textile, qui travaille pour des griffes renommées comme Hermès, a créé un cimetière précieux, fait de morceaux de tissus récupérés, finement assemblés et ennoblis. On peut y lire des phrases comme «Le joli fil entre nos cœurs passé» et des boutades comme «Constat de défaut d’entretien», qu’il a puisées sur de véritables tombes. La promenade invite à l’observation attentive et au recueillement amusé.

«Les vaisseaux du cœur (détail)» de Marjolein Dalinga

Toujours au moulin, The Sorrow and the Pity, de la Britannique Beverly Ayling-Smith, comporte une pièce blanche au mur et une pièce noire au sol. Toutes deux sont de la dimension d’un linceul et serties de cicatrices. L’œuvre trône à côté d’un arbre de vie, dont certaines racines se terminent par des yeux, crocheté par Agnès Sébyleau.

Au vieux presbytère de Deschambault, Les coquilles de Daniel Jules Roger et In the Shells de Xiaojing Yan se côtoient au rez-de-chaussée. Le premier a façonné des coquilles de papier-pierre (une pâte utilisée par les maçons au Moyen-Âge) qui semblent partir à la dérive, après avoir libéré quelques créatures marines. La seconde a réinterprété la lanterne chinoise en utilisant du papier de riz et de lin et des roseaux. Ses formes ressemblent à des cocons, et évoquent les mécanismes d’autodéfense que développent les migrants.

«In the Shells (détail)» de Yan Xiaojing

Le thème «Détours et dérives», choisi par l’équipe de la Biennale, a inspiré plusieurs artistes à explorer les blessures et les étourdissements de la migration. À l’église, on peut voir la magnifique installation Moisson, du Français Vincent Gontier. Avec des baguettes faites de feuilles du quotidien Le Monde, il a construit un soleil et une flopée de pénitents, recueillis ou fixant le haut plafond avec espoir. Au moulin de la Chevrotière, sa compatriote Valérie Vaubourg présente Ouvrir la brèche, une cage blanche, déchirée, qui évoque l’enfermement que tentent de fuir les réfugiés.

L’architecte et artiste Anik Péloquin a conçu une nébuleuse de petites boules en voile de lin placées sur des fils, comme des parcours de femmes. Maurren Gruben a cousu dans du lin blanc des mocassins et des muluks à partir des patrons de sa mère et les a trempés dans la peinture noire. L’œuvre s’appelle North Star, comme le forage pétrolier de la mer de Beaufort dont elle voulait dénoncer les effets nocifs sur l’environnement et les communautés.

«Parcours de femmes (détail)» de Anik Péloquin

De l’eau au moulin

La Biennale du lin est allée chercher du sang neuf en conviant les étudiants des écoles de métiers d’art et de textile à soumettre des œuvres pour l’exposition collective Vivement le vent qui dérange, inspirée d’un poème d’André Gaulin. Dix-sept d’entre eux ont été sélectionnés.

L’exposition est présentée à Grondines, au rez-de-chaussée du presbytère Saint-Charles, fraîchement rénové. Les œuvres de petits formats (50 cm3 tout au plus) créent des points d’intérêt colorés dans le décor patrimonial qui marie le blanc et le bois.

Cynthia Sansregret a tissé une casquette et un nœud papillon au métier Jacquard pour créer Deuil. Les morceaux d’un tissu teint en bleu et déchiré ont été suspendus pour donner forme à Lame de fond, de Magalie Robidaire.

Caroline Croteau a fait filer du lin à des sans-abris, à Québec, pour créer un nid de lin qui a été placé près de l’âtre. Sarah Holmes signe La belle ouvrage, une reproduction brodée et crochetée d’une page de catalogue de commande de linge de maison.

Toujours à Grondines, une œuvre extérieure de Ann Marie Hadcocok a aussi été installée sur les ruines de l’ancien presbytère, sur le sentier de la fabrique. De grandes pointes de flèches, dont les couleurs évoquent les vitraux d’église, forment un petit campement parmi les murets de pierre. Les élèves de l’école primaire y ont planté du lin vivace, qui fera des fleurs bleues, blanches et rouges au cours de l’été.

Les expositions sont présentées jusqu’au 29 septembre à Deschambault-Grondines. Info : www.biennaledulin.com