«Je ne suis pas pessimiste de nature, jure Bernard Lavilliers. Je me dis seulement que c’est dans les moments les plus difficiles que les artistes font les meilleures chansons, les meilleurs tableaux.»

Bernard Lavilliers de retour après 30 ans

De la visite rare, venue de France, se pointe en ville la semaine prochaine. Trente ans que Bernard Lavilliers n’est pas venu à Québec, autant dire une éternité. Grand bourlingueur, le destin l’avait mené ailleurs, un peu partout sur la planète, à la découverte de ses semblables, mais aussi à la recherche d’inspiration et de nouvelles sonorités dont il est si friand.

Lorsqu’il montera sur la scène du Palais Montcalm, mardi, il y aura déjà plus d’une semaine que le chanteur français aura posé ses valises au Québec. Rien à voir avec ces artistes étrangers qui viennent et repartent en vitesse, le temps d’un spectacle ou d’une brève tournée de presse.

«J’aurais aimé qu’il neige. J’aime bien le Québec en hiver. Comme dans la chanson de Vigneault, mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver.»

À défaut de se promener sous les flocons, Bernard Lavilliers en profite pour faire un peu de tourisme, prendre des nouvelles de vieux amis d’ici, comme Robert Charlebois, ou encore… faire la fête. Oui, ça lui arrive encore, au grand dam de sa femme…

C’est connu, l’auteur-compositeur-interprète de 72 ans n’a jamais mené une vie monacale. Le jour de l’entrevue téléphonique avec Le Soleil, il se remettait d’ailleurs d’une petite virée avec quelques compatriotes connus, de passage à Montréal en même temps que lui.

«J’ai un paquet de potes à moi qui me sont tombés dessus: Gilles Lellouche [en tournée de promotion pour la comédie Le grand bain], Matthieu Kassovitz [pour le film Sparring], Edouard Baer... J’avais une séance photo ce matin. Je m’en suis plutôt bien sorti. Ils m’ont retouché un peu, surtout les yeux rouges [rires]. Que voulez-vous, ça fait partie de la vie d’artiste…»

Large palette

Lavilliers, né Bernard Ouillon, roule sa bosse depuis maintenant cinq décennies. La consécration est venue en 1976, avec son album Les barbares. Sa volonté de contester l’ordre établi et de chanter son indignation, à même la poésie des Prévert, Aragon, Verlaine, Rimbaud et autres, ne l’a jamais quitté.


« J’ai réussi à être un aventurier tout en restant un artiste. C’est pas toujours facile à concilier. »
Bernard Lavilliers

Et derrière ses mots, une musique inspirée de ses expériences aux quatre coins du monde. «J’ai réussi à être un aventurier tout en restant un artiste. C’est pas toujours facile à concilier.»

Pour apprendre le reggae, il s’est rendu en Jamaïque, en 1979, auprès des collaborateurs de Bob Marley, qu’il a eu le privilège de rencontrer avant sa mort. Sa passion pour la bossa-nova est venue de son travail de camionneur au Brésil. L’artiste se réclame de multiples influences musicales. «Effectivement, j’ai une palette assez large», confie-t-il.

Artiste engagé, né d’un père syndicaliste qui a fait la Résistance, Bernard Lavilliers trouve plus que jamais de quoi se révolter, à l’heure de la montée du populisme, du repli sur soi identitaire et des inégalités sociales.

«Quand j’ai écrit La grande marée ou Troisièmes couteaux, j’ai été un peu prophète, car c’est exactement ce qui se passe. Je suis engagé du côté du peuple. Depuis que j’ai été mineur, je suis resté en contact avec les syndicats. Le peuple, c’est celui qui en prend toujours plein la gueule.»

Pour son 22e album sorti l’an dernier, 5 minutes au paradis, Lavilliers persiste et signe, prenant le parti des réfugiés de la mer dans Croisières méditerranéennes, dénonçant le terrorisme dans Vendredi 13, douloureux retour sur les attaques terroristes de Paris, il y a trois ans, qui lui ont ravi quelques amis.

«Pendant que des gens font des croisières sur la Méditerranée, il y a des gens qui payent 30000$ pour traverser depuis la Syrie et qui finissent au fond de la mer. Je trouve ça tellement dégueulasse», lance-t-il, dénonçant du même souffle le récent refus des autorités italiennes d’accueillir des bateaux de réfugiés dans ses ports.

Mais, au final, il y a aussi l’espoir, nom de la pièce qui clôt l’album. «C’est pour me faire pardonner d’avoir chanté des sujets aussi sanglants. L’espoir, ça se mérite. Être pessimiste, c’est facile; l’optimisme béat, c’est ridicule. Je ne suis pas pessimiste de nature. Je me dis seulement que c’est dans les moments les plus difficiles que les artistes font les meilleures chansons, les meilleurs tableaux.»

Force de la nature

Le septuagénaire demeure une force de la nature. Son passé de boxeur — il a livré une soixantaine de combats professionnels en Amérique centrale — lui sert aujourd’hui à garder la forme. Peu importe l’heure à laquelle il se couche, il est au gymnase au saut du lit. Ç’a été le cas à Montréal, après sa petite soirée entre amis.

«Je m’entraîne tous les matins, entre une heure et demie et deux heures. Je peux me coucher à 5h du matin, mais je suis au gym ensuite.» Une façon aussi d’éliminer efficacement l’alcool, jure-t-il. «Vous faites du sport, un petit jogging sans trop forcer, et ça vous rend plus lucide. Vous n’êtes pas dans les vap [vapeurs] pendant 48 heures.»

Une recette qu’il compte appliquer aussi longtemps que possible, d’autant qu’il ne se sent pas mûr pour accrocher son micro. «Ma voix tient toujours et je peux encore m’amuser à danser la salsa sur scène. J’écris uniquement pour monter sur scène. Si je ne peux plus monter sur scène, je n’écrirai plus. La scène, c’est ma maison.»

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DES SPECTACLES DIFFÉRENTS

Si Bernard Lavilliers est arrivé plusieurs jours avant son spectacle du 13 novembre, au Palais Montcalm, et du 15 novembre, à L’Olympia de Montréal, c’est pour mieux «sentir la vibe». De là, dit-il, viendra le choix des chansons qu’il offrira au public, en compagnie de ses quatre musiciens. Rien n’est encore définitif. Seule certitude: le show de Québec ne sera pas le même que celui de Montréal. Beaucoup de nouvelles chansons en perspective, d’autres moins connues, pour les aficionados, mais aussi quelques succès. «Si j’arrive avec La gloire au début, je risque d’effrayer un peu les gens», glisse-t-il, disant vouloir par-dessus tout faire plaisir au public. L’idée d’y aller d’une longue envolée sur Stand the Ghetto est dans l’air. «Je suis un grooveur en même temps qu’un poète. J’aime bien quand les gens bougent de leurs sièges.»  

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Qui: Bernard Lavilliers

• Quand: mardi 13 novembre, 20h

• Où: Palais Montcalm

• Billets: 75$