Après La femme qui boit (2001), La neuvaine (2005) et La donation (2009), Élise Guilbault retrouve son cinéaste fétiche pour le film Pour vivre ici.

Bernard Émond: entre l’ombre et la lumière

Bernard Émond est souvent accusé de faire des films trop noirs, à mille lieues d’un certain cinéma de divertissement qu’il abhorre. Or, le principal intéressé décrit son film Pour vivre ici comme étant son «plus lumineux au sens littéral».

«Je ne veux plus faire des films noirs, en tout cas, des films noirs foncés. Je me dis qu’il me reste peut-être 20 ans à vivre, alors je me fais un devoir d’espérance…», glisse-t-il, avec un brin d’humour, en fin d’entrevue avec Le Soleil.

Avec son titre inspiré d’un poème de Paul Éluard, dont il récite par cœur la première strophe — Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné / Un feu pour être son ami / Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver / Un feu pour vivre mieux — la dernière offrande du réalisateur de 67 ans s’intéresse au destin de Monique (Élise Guilbault), une femme de Baie-Comeau qui, encore sous le choc de la mort subite de son mari, rend visite à ses deux enfants à Montréal, avant d’aller arpenter en solitaire son coin de pays natal, en Ontario.

Un voyage qui l’amène à prendre conscience, dans un premier temps, de la distance qui s’est installée entre elle et ses deux enfants, trop préoccupés par leur carrière pour comprendre son désarroi. «Il y a comme un fossé qui est en train de s’élargir entre les générations», déplore Bernard Émond.

Le thème de la transmission des valeurs s’invite au cœur du scénario, Monique trouvant une oreille compatissante auprès de son ex-belle-fille, Sylvie (Sophie Desmarais) plutôt qu’avec ses propres enfants. D’où cette luminosité qu’aime accoler Bernard Émond à ce huitième long-métrage. «À la fin, elle retrouve le chemin du don et de la transmission avec Sylvie.»

La bonté existe encore

La bonté est une valeur qui habite le film. Monique vante à plusieurs reprises cette qualité de cœur qui habitait son mari. Prenant à témoin un des romans préférés, La vie et le destin de Vassili Grossman, dans lequel «la seule chose invincible, malgré les guerres, est la petite bonté», Bernard Émond croit que même s’il s’agit d’une vertu «parfois difficile à trouver», il faut refuser de céder au pessimisme.

«On vit dans une époque difficile, qui provoque beaucoup d’égoïsme, c’est vrai, mais je sais qu’il y a des dizaines de milliers de personnes qui se lèvent chaque matin pour faire du bénévolat, alors je me dis que ça existe encore.»

Règle générale, le cinéaste a besoin d’imaginer les lieux de ses films avant de commencer l’écriture du scénario. Avec Pour vivre ici, Baie-Comeau s’est imposée, puis Sturgeon Falls et Verner. «Je connais bien Baie-Comeau, j’y ai des amis. J’ai toujours été fasciné par l’hiver là-bas, à cause de l’urbanisme de la ville. Dans la vieille partie, les rues sont tournantes, ce qui forme une espèce de labyrinthe.

«Cette impression est augmentée en hiver vu que la municipalité souffle la neige sur les terrains, ajoute-t-il. Ça crée des montagnes devant les maisons. Pour moi, c’est une représentation graphique du deuil, avec le personnage de Monique qui marche, perdue entre les bancs de neige, comme dans un labyrinthe.»

L’idée d’un séjour de Monique dans le nord-est ontarien découle non seulement d’un impératif du scénario — «le personnage principal vient de loin et retrouve le pays de son enfance» — mais également de sa visite récente dans ce coin de pays. «Il y a quelques années, l’Université Laurentienne, à Sudbury, a fait une rétrospective de mes films. Je suis tombé en amour avec l’endroit. Verner est un village de toute beauté.»

À demi-mot

Impossible de passer sous silence sa décision de jeter son dévolu, pour une quatrième fois, sur Élise Guilbault comme comédienne pivot. «J’ai commencé le scénario sans savoir que ça allait être elle. En fait, il n’y a que La donation que j’ai écrit pour elle. Mon inspiration ne vient pas d’Élise, même si elle s’impose souvent à l’écriture. Il y a quelque chose dans son jeu qui m’attire et qui me fait lui donner les rôles.»

«Je connais toutes les nuances de son jeu, les expressions de son visage, la façon dont elle bouge, poursuit le réalisateur. Sur un plateau, on se comprend à demi-mot. Si elle sent qu’elle a besoin d’une autre prise, elle n’a pas besoin de me le dire, je le sais.»

Ma cabane au Canada 

L’hiver représente un personnage en soi dans le film. Monique marche dans la froidure, regarde le traversier pour Matane se frayer un chemin à travers les glaces, se remémore lors d’une parenthèse onirique le chalet de son ex-mari, en bordure d’un lac gelé et enneigé.

Lui-même propriétaire d’une «cabane dans le bois», sans électricité ni eau courante, près de Maniwaki, Bernard Émond explique qu’il s’en est inspiré d’une certaine façon pour le scénario. «J’en arrive. J’y ai passé huit jours dans le grand froid. C’était magnifique. Même si elle ne vaut pas grand-chose, cette cabane est ce que j’ai de plus précieux.»

Pour vivre ici, alors, ça prend quoi, monsieur Émond? «De la chaleur…», lance-t-il, un rire dans la voix.

Bernard Émond et Élise Guilbault seront présents au Clap, le mardi 27 février, à 19h, pour présenter le film et répondre aux questions du public après la projection.

***

ÉLISE GUILBAULT : SE COMPRENDRE SANS PARLER

Forte de quatre longs-métrages en 17 ans, la collaboration entre Élise Guilbault et Bernard Émond coule de plus en plus de source et s’abreuve à une communion d’esprit, à telle enseigne que les mots s’avèrent parfois inutiles sur un plateau de tournage.

«On n’a plus tellement besoin de parler, on se comprend. C’est de plus en plus facile. On a développé un langage commun», explique la comédienne en entrevue téléphonique, en marge de la sortie de Pour vivre ici. «Bernard me dit souvent qu’il me voit penser. Je suis totalement avec lui, et lui avec moi.»

Après La femme qui boit (2001), La neuvaine (2005) et La donation (2009), Élise Guilbault retrouve son cinéaste fétiche pour incarner Monique, une mère de famille endeuillée qui revisite les lieux de son passé, dans le nord-est ontarien, depuis son Baie-Comeau d’adoption.

«Même si elle a eu une enfance difficile, c’est intéressant de voir qu’elle y revient avec beaucoup de chaleur et un regard tendre, comme si elle était habitée par une sorte de paix. Elle est confortée dans sa décision d’être partie. C’est là que le film de Bernard est très lumineux. Plus le récit avance, plus la lumière se fait, une lumière qui a rapport à la vie.»

La réflexion plutôt que l’agitation

Cette façon de décrire le cheminement intérieur de cette veuve de peu de mots se fait avec «beaucoup de retenue et de délicatesse», fidèle à la signature d’un réalisateur qui a toujours préféré la réflexion à l’agitation caractéristique de notre époque. En cela, Élise Guilbault considère comme «une chance» de pouvoir faire du cinéma «avec quelqu’un qui n’est pas nécessairement à la mode, dans le courant de ce qui est encouragé pour rejoindre le plus de monde possible».

Habituée au rythme plus intense des tournages télé, comme Unité 9 et Cheval-Serpent, l’actrice de 56 ans doit chaque fois s’habituer à diminuer la cadence à son arrivée sur un plateau du vétéran cinéaste.

«Ça me prend toujours un peu de temps pour ralentir la machine. Bernard tourne avec une sorte d’intériorité et de beauté dans l’expression la plus simple. De nature, ça ne me vient pas automatiquement de répondre à ce qu’il veut, dans tous les petits détails. Je suis quelqu’un de plus rapide, de plus pressée, mais ça me permet de mesurer mon instrument de travail. Ça demande beaucoup d’énergie.»

À l’arrivée, le résultat la comble entièrement. «Avec Bernard, on a l’impression de faire du cinéma. On prend le temps de faire les choses et d’être à la hauteur de ce que cet art a comme exigences, comme être plein, bavard dans les silences, d’une grande beauté malgré la tempête et la grisaille, inspirant malgré la souffrance.»