André-Philippe Côté devant un aperçu de «Fonds marins»

André-Philippe Côté: abstractions à plumes

Après avoir peint des mises en scène flottantes, éthérées, surréalistes, André-Philippe Côté a composé des tableaux presque abstraits grâce à des courtepointes d’oiseaux marins et des assemblées de poissons patibulaires. Le caricaturiste du Soleil présente l’exposition «Envolées» à la Galerie AMF.

«J’ai retrouvé un vieux dictionnaire Larousse, rempli de gravures. Quand je le regarde, j’ai envie de faire des images», confie le peintre devant l’œuvre Vingt mille lieues sous les mers, où les créatures des profondeurs, dessinées au crayon acrylique, semblent flotter dans une lumière ocre.

«Vingt milles lieues sous les mers»

La tête d’André-Philippe Côté déborde de formes. «Je ne travaille jamais d’après photos, je n’ai jamais de documentation, j’improvise complètement», note-t-il. N’empêche qu’on reconnaît aisément les fous de Bassan, les huards, les martins-pêcheurs, les chouettes, les pics-bois et les cardinals. Le peintre, qui vit au bord du fleuve, les connaît bien. «Les fous de Bassan sont particulièrement intéressants à cause des lignes du bec, de leur œil bleu vif.»

Voilà ce qui l’intéresse dans ces assemblages de têtes et de becs: les formes, les couleurs, les jeux de lumière. Il a commencé par Cap Tourmente, rempli d’oies semblables qui regardent dans différentes directions. «J’étais vraiment malade, j’avais une grippe, je n’avais pas d’idée. J’ai fait une oie, puis une deuxième, à la fin, je me suis rendu compte que ça créait quelque chose. J’ai décidé d’explorer cette voie-là», raconte-t-il.

André-Philippe Côté n’est pas du genre à souffrir du syndrome de la page blanche. Il s’attelle à la tâche et se laisse guider par son instinct.

Il a continué avec Noirs et blancs, son préféré, inspiré de l’univers de Riopelle, qui a beaucoup peint les oiseaux marins. «J’aime particulièrement Riopelle pour ses tableaux des années 40 et 50, indique-t-il. J’aime son côté sauvage, comme homme et comme peintre. On le voit dans les entrevues, quand il est dans le bois ou sur le bord de la mer, il n’a plus l’air d’un peintre, il habite carrément son univers. J’aime de ce genre de personnage-là. Il n’intellectualise pas tellement sa peinture. Pour répondre à des questions d’ordre esthétique, il va toujours dire des boutades épouvantables.»

«Noirs et blancs»

Il a encore en tête l’exposition Mitchell/Riopelle. Un couple dans la démesure présentée au Musée national des beaux-arts à l’automne 2017. «C’est une des belles expositions de peinture abstraite que j’ai vues. J’avais l’impression d’être dans une cathédrale. J’y suis allé la dernière journée et je l’ai tellement regretté. Avoir su, j’y serais allé avant et j’y serais retourné plusieurs fois. Je rêverais de faire d’immenses formats, comme ça.»

Pour Les fous de Bassan, il a repris la composition du tableau L’Étoile noire de Borduas. Par affection pour la toile, mais surtout pour marquer qu’il tentait d’avoir un pied dans le figuratif et un pied dans l’abstraction.

«L'île Bonaventure»

Il a peint dans un esprit très méditatif, alimenté par la répétition de ses gestes, en écoutant «aller-retour» l’album Memoryhouse du compositeur berlinois Max Richter et en voguant à mille lieues de l’esprit incisif et allumé que lui demande le travail de caricaturiste dans un quotidien. Il s’est dégagé du sujet, de la mise en scène, pour plonger dans une composition intuitive, où formes, lumière et couleur guident ses gestes.

La série «Courtepointe», avec «Les cardinals», «Les chouettes et les pic-bois» et «Les huards et les martins-pêcheurs»

Après avoir assemblé des individus d’une même espèce, il en a amalgamé deux, puis une multitude, jusqu’à former la foule d’oiseaux singuliers, voire inventés, de Abstraction lyrique.

«Abstraction lyrique»

En masquant les contours du tableau avec du blanc, il a dégagé de nouvelles formes, qui semblent contenir toutes foules bigarrées. L’esprit de ses hommes-oiseaux flotte encore un peu dans ces silhouettes.

«Corbeau et poissons»

«Cette figure existe depuis toujours dans les mythologies, elle est associée à la transcendance, à l’idée du monde magique, au rêve. Voler, c’est échapper à l’attraction terrestre, à la condition humaine», observe André-Philippe Côté.

«Le pilleur de nids»

Peindre des oiseaux et des poissons est aussi une manière de faire écho à la disparition de centaines d’espèces et à la pollution des océans. Pailles, par exemple, donne l’impression que les poissons sont menacés par une flopée d’épées multicolores.

«Pailles»

«Je ne suis pas si vieux que ça, mais enfant, je jouais souvent dans la forêt et je constate que, seulement à l’intérieur de ma propre vie, il y a beaucoup moins d’oiseaux qu’avant, d’insectes qu’avant. Ça va vite», expose-t-il.

L’exposition Envolées se poursuit jusqu’au 16 juin à la galerie Alexandre Motulsky-Falardeau, située au 1, côte Dinan, Québec.

«Aquarium»