Le Tall Ship Antigua, toutes voiles ouvertes, pendant la résidence à laquelle a participé Amélie Laurence Fortin dans le cercle polaire arctique.

Amélie Laurence Fortin: musique cosmique de l'Arctique

Il y un lien entre l’Arctique et le cosmos. La «terre des ours» et la Grande Ourse entretiennent un dialogue fait de craquements, de cris, de murmures, d’ondes. Les deux suscitent chez l’homme un vertige particulier, nourri par l’immensité.

L’artiste lévisienne Amélie Laurence Fortin est allée y traquer les sons, le temps de 20 jours dans le cercle polaire arctique, à l’occasion d’une résidence organisée par l’organisme à but non lucratif new-yorkais The Farm Foundation for Art and Science. Elle est partie de Svalbard, un archipel de Norvège à l’est du Groenland, sur une goélette transportant une trentaine d’artistes et de scientifiques venus d’un peu partout à travers le monde. Ils font pleinement partie de l’équipage, naviguent, hissent les voiles, mettent la main à la pâte. Le soir venu, ils discutent, dessinent, mettent leurs connaissances en commun. Sans réseau Internet, on réapprend à discuter de vive voix. 

«Le travail scientifique, je le trouve fabuleux, parce qu’il est rempli de sensations et de subjectivité, pas seulement de faits. Ça part de la perception des phénomènes qui nous entourent, comme l’art, et ça décortique ensuite leur magie en données rationnelles», souligne Amélie Laurence Fortin, encore électrisée par son expérience — humaine et artistique — en Arctique. 

«On est toujours en déplacement, donc tout ce qu’on voit, il faut le prendre tout de suite, parce qu’on n’aura pas de deuxième chance, raconte-t-elle. Ça crée une sorte de fragilité par rapport au territoire. On vivait tous des tensions, ces moments où tu manques de batterie, et ces moments fabuleux où tout concorde par un hasard incroyable.»

Amélie-Laurence Fortin, au moment où elle a entendu son bruit préféré de toute la ésidence en Arctique, un son cosmique sous la glace.

Elle partait à l’aventure pour commencer un nouveau cycle de création après plusieurs années à travailler sur la montagne, en sculpture, en dessin et en photographie. Amorcer un travail sonore lui semblait être la seule manière de construire de nouvelles formes dans sa tête.

«Il y avait la montagne, la mer, la glace, l’aventure, tous les éléments avec lesquels je travaille depuis le début, mais j’ai décidé d’entrer autrement dans le paysage, de l’écouter», indique-t-elle. Elle part à la chasse aux sons sous-marins et aux sons du cosmos. «Pour le cosmos, je n’y suis pas arrivée, chaque fois qu’il y avait une aurore boréale, j’avais un problème avec mon appareil, ou je captais l’électromagnétique du bateau.» Elle doit se faire une raison, transforme l’échec en jeu, en performance. 

Arrivés au 80e parallèle, la terre était gelée, la glace était trop épaisse pour y glisser un micro, elle se juche sur un tronc d’arbre, enfile une couverture métallisée en guise de cape et lance son micro vers le ciel comme un superhéros cosmique. «C’était la figure de la recherche sonore utopique.»

Amélie Laurence Fortin à la recherche de l’utopie sonore, dans un lieu sans son au 80e parallèle.

Le bruit des glaciers

Heureusement, avant cela, elle a trouvé sous l’eau des sons euphorisants. «Les glaciers sont pleins de bulles compressées d’oxygène. Quand ils fondent, les bulles sortent et explosent en émettant des bruits cristallins, répétés, comme de petites mitrailleuses. À la surface, tout est calme, mais sous l’eau, ça explose, c’est tonitruant», décrit l’artiste. 

L’impact des roches lancées par ses compagnons de voyage sur un lac gelé lui procure une autre occasion d’émerveillement. Le son qui résonne et se réverbère semble sortir tout droit d’un film de science-fiction. «En entendant ce son-là, ça me ramenait dans le cosmos», constate-t-elle. Le jeu de l’humain dans le paysage venait de produire une nouvelle matière première.

En janvier, l’artiste ira explorer les possibilités sonores de ses enregistrements en résidence chez Avatar et exposera à Axénéo 7, à Gatineau, mais elle ne se contentera pas de créer une installation sonore. «Je voudrais que les visiteurs produisent le son, en agissant dans l’espace. Je veux comprendre la physique de ce son-là.» La science reviendra à la rescousse. Prochaine cible : le son des trous noirs.