C’est avec le souffle du marathonien que Jacques Leblanc porte la pièce sur ses épaules pendant quelque trois heures.

«Amadeus»: envie, jalousie et génie incompris

CRITIQUE / «Médiocres du monde entier, passé, présent et futur, je vous absous.» Ce cri du coeur d’Antonio Salieri (Jacques Leblanc), lancé à la toute fin de la pièce «Amadeus», illustre à la perfection le destin de tous ceux qui, se croyant investis d’un talent unique, doivent composer avec plus grand qu’eux. Pour Salieri, cet adversaire, objet de toutes ses envies, avait pour nom Wolfgang Amadeus Mozart (Pierre-Olivier Grondin).

C’est à une rivalité artistique de haut vol que le Trident convie son public avec l’adaptation de la pièce Amadeus par le metteur en scène Alexandre Fecteau, à partir de la pièce de Peter Shaffer, lui-même scénariste de l’inoubliable film éponyme du regretté Milos Forman.

Amadeus, le film comme la pièce, est loin d’être fidèle aux personnages qu’il dépeint. Ainsi, aucun ressentiment ou animosité ne vit le jour entre Salieri et Mozart, même si les deux hommes affichaient des caractères diamétralement opposés et appartenaient à des mouvements musicaux séparés. De toute évidence, Schaffer avait un parti-­pris contre le premier, sauf que l’histoire a retenu qu’il n’était pas le monument de médiocrité qu’on se plaît à décrire.

C’est avec le souffle du marathonien que Jacques Leblanc porte la pièce sur ses épaules pendant quelque trois heures. Il est rejoint sur scène, après une vingtaine de minutes d’une mise en bouche longuette, par Pierre-Olivier Grondin, excellent dans le frivole personnage de Mozart.

La table est alors mise pour une déclinaison de la jalousie sous toutes ses formes de la part d’un musicien ne pouvant accepter que la voix céleste se soit réincarnée, non pas en lui comme il l’aurait tellement souhaité, mais en un «ennemi» excentrique et vulgaire, qui aime se faire donner la fessée par sa femme. Face à ce talent inné, le compositeur découvre avec effroi les limites du sien.

Pari audacieux

Du siècle des Lumières, Alexandre Fecteau fait le pari audacieux, mais pas toujours réussi, de transposer le récit dans les années 80 et jusqu’à nos jours. Perruques bouclées et fond de teint blanc sont remplacés par les crinières à l’aérosol et une quincaillerie technologique permettant par exemple à Salieri d’envoyer un… texto à l’aube de sa mort. 

La musique est évidemment au rendez-vous. Jacques Leblanc se risque au violon et au clavecin, mais l’essentiel repose d’élégante façon sur neuf musiciens et chanteurs (sous la direction de la pianiste Anne-Marie Bernard) qui interprètent des extraits de quelques créations de Mozart, dont les opéras La Flûte enchantée et Les Noces de Figaro, le plus souvent derrière un voile translucide, en fond de scène. Des moments de pure grâce, nés d’un génie incompris et méprisé de son époque.

C’est dans la plus grande émotion, sous les notes du Requiem, que Mozart vivant ses dernières heures, sans le sou et abandonné, se retrouvera dans les bras d’un Salieri à moitié repentant après avoir, dit-on, empoisonné ce dérangeant rival. Un dernier droit qui vient clore une proposition théâtrale de facture élégante, acclamée pendant de longues minutes par l’assistance.

Amadeus tient l’affiche au Trident jusqu’au 19 mai.