Le pianiste Alain Lefèvre attaque chaque pièce comme s'il racontait un conte ou comme s'il peignait une toile.

Alain Lefèvre: les grands débordements

CRITIQUE / Alain Lefèvre déborde d'idées, d'émotions, de mélodies. Le compositeur et pianiste est généreux de tout pour son concert Sas Agapo, construit à partir d'une collection de petites histoires et de grandes envolées pianistiques.
S'il peut parler de Rachmaninov, de Donald Trump, de l'orientation sexuelle de Coeur de pirate et de son affection pour les bêtes à poils dans la même intervention, Alain Lefèvre a toutefois plusieurs sujets nobles dont il se fait l'ardent défenseur. L'éducation, la culture, l'espoir, l'ouverture à l'autre traversent son discours. Le pianiste aime à la fois faire de l'humour et jouer les éditorialistes.
«Ne vous inquiétez pas, je ne m'égarerai pas», promet-il à quelques reprises. Une promesse qu'il n'a visiblement aucune intention de tenir et qui nous fait souvent oublier l'essence de ses interventions. C'est presque incroyable que les histoires qui ont inspiré ses pièces finissent par faire leur chemin jusqu'à nous et par teinter notre écoute. Il nous tend pourtant des ancres bien utiles pour plonger dans ses compositions. On se dit que tout cela mériterait un bon auteur...
Puis il joue, et on oublie tout.
Ses interventions musicales sont heureusement d'une cohérence impeccable. Lefèvre attaque chaque pièce comme s'il racontait un conte ou comme s'il peignait une toile, tantôt impressionniste, tantôt fauve, et avec la tendance de laisser éclater ses finales en lançant son bras dans les airs dans un grand geste victorieux.
Les notes coulent généreusement sous ses mains. Il nous raconte la Grèce, son soleil brûlant, les puissantes tempêtes de la Méditerranée et, surtout, ses aînés éternellement jeunes et ses gens qui espèrent des jours meilleurs.
Pendant Thalassa, Lefèvre nous faisait penser à Novecento, ce pianiste qui n'a jamais mis le pied sur la terre ferme et laisse son piano valser avec la tempête dans le récit d'Alessandro Baricco. Avec une main qui tisse et l'autre qui brode pour jouer Anemos, les doigts qui ne touchent que les notes noires pour Panda magique, l'incroyable carrousel généré par les acrobaties exaltées de sa main droite dans Grand Carnaval, il enchaîne les prouesses et les variations techniques, sans jamais rien sacrifier à l'émotion.
Lors des neuf étourdissantes minutes de Sas Agapo, qu'il garde pour la finale, le coeur s'emballe, on l'accompagne dans cette danse folle et on en sort soufflé.
Malgré la renommée du pianiste et les bons résultats de son album dans le palmarès classique, les deux étages supérieurs de la salle étaient complètement déserts. C'était à se demander si, à Québec, la musique classique est une affaire d'abonnement... Pourtant, la petite foule a fait toute une fête au pianiste.
Alain Lefèvre présentait Sas Agapo une seule fois à Québec, mercredi soir au Palais Montcalm.