«Le Concerto de Québec, ce n'est pas qu'il n'était pas beau; on sentait déjà tout le génie de Mathieu. Mais ce n'était pas de Mathieu, parce qu'amputé de grands passages. Ce que les gens vont entendre, c'est l'oeuvre complètement écrite par Mathieu à l'âge de 12 ans», dit Alain Lefèvre au sujet du Concerto no 3.

Alain Lefèvre: André Mathieu inédit

TROIS-RIVIÈRES / Alain Lefèvre est avant tout un artiste. Mais le plaideur n'est jamais très loin dans la conversation. Ses principaux chevaux de bataille concernent l'importance de la culture en général, de la musique classique en particulier, et la valorisation de la relève et des créateurs québécois. Depuis maintenant 40 ans, il se dédie à la réhabilitation de l'oeuvre du compositeur André Mathieu, décédé à l'âge de 39 ans en 1968.
Après une première à Trois-Rivières samedi, il interprétera avec l'Orchestre symphonique de Québec, les 20 et 21 septembre au Grand Théâtre, le Concerto no 3 en do mineur dit Concerto romantique, anciennement connu sous le nom de Concerto de Québec, une oeuvre d'André Mathieu.
Fils du pianiste et compositeur Rodolphe Mathieu, André Mathieu avait commencé à composer à l'âge de quatre ans et avait obtenu, enfant, une bourse pour étudier à Paris; à 12 ans, il poursuivait ses études à New York. Sa carrière a décliné à partir des années 50, et il a fini ses jours dans un relatif oubli.
Depuis plusieurs années et au milieu de tous ses engagements à travers le monde, Alain Lefèvre s'est appliqué à «ressusciter», comme il le dit, le Concerto no 3 de Mathieu, «le vrai concerto qu'André Mathieu a écrit». Cette évocation de l'authenticité de l'oeuvre fait référence au sort de cette partition qui aurait été écrite par André Mathieu vers l'âge de 12 ans.
Modifié pour le film
«Le Concerto no 3 n'est pas joué avec orchestre parce que Mathieu avait tous les problèmes que nous savons, raconte Alain Lefèvre. Mais il y a un producteur de films qui veut faire le premier film de langue française en Amérique du Nord, La forteresse. Comme le film se passe à Québec, le producteur dit : ''On va l'appeler le Concerto de Québec.'' Ils prennent la partition d'André Mathieu, qui est jeune et n'a pas les reins assez solides et, comme on dit au Québec, ils zigonnent beaucoup dans la partition.
«André Mathieu, même jeune, est très fâché et ça le traumatise. Finalement, le Concerto de Québec, il l'appelle aussi le Concerto romantique parce que c'était son truc à lui, tout était romantique chez lui. Mais le Concerto de Québec n'existe plus, dans le sens que le Concerto de Québec est un grand mensonge. Le concerto qui existe aujourd'hui est le Concerto no 3, avec des grands passages qui avaient été coupés dans les deuxième et troisième mouvements», poursuit-il.
Le film La forteresse, réalisé par Fedor Ozep, est paru en 1947, et mettait en vedette Paul Dupuis, Jacques Auger et Nicole Germain. 
«Le Concerto de Québec que j'ai enregistré était un concerto qui avait été beaucoup modifié pour les raisons du film. C'était un concerto avec lequel je ne pouvais pas sortir du pays, parce que c'était gênant au niveau de l'orchestration. Le Concerto de Québec qui existe, même s'il est vraiment beau, c'est très difficile d'exporter ça», considère Alain Lefèvre.
Le «ressuscité»
Celui-ci se réjouit de présenter le concerto original, le «ressuscité», d'abord à Trois-Rivières, puis à Québec. «Le 16 septembre avec Jacques [Lacombe, à Trois-Rivières], ce sera la naissance d'un très, très, très grand concerto, et je pense que c'est un concerto qui va faire le monde entier», soutient Alain Lefèvre.
«Le Concerto de Québec, ce n'est pas qu'il n'était pas beau; on sentait déjà tout le génie de Mathieu. Mais ce n'était pas de Mathieu, parce qu'amputé de grands passages. Ce que les gens vont entendre, c'est l'oeuvre complètement écrite par Mathieu à l'âge de 12 ans.
«Ça a été à peu près 30 ans de ma vie, parce qu'il fallait trouver la partition, trouver la personne qui allait réécrire la partition, trouver les gens qui allaient faire le concerto en primeur mondiale... Finalement j'ai eu beaucoup de chance, parce que je l'ai fait avec l'orchestre de Buffalo, un des orchestres les plus importants aux États-Unis», raconte Alain Lefèvre.
L'oeuvre a été créée en février par le Buffalo Philharmonic Orchestra, sous la direction de la chef JoAnn Faletta. L'enregistrement de ce concert est paru le 8 septembre sous étiquette Analekta.
Plaidoyer pour la musique classique
Après quatre décennies d'acharnement à déterrer et faire fleurir l'oeuvre cachée d'André Mathieu, Alain Lefèvre considère-t-il avoir accompli sa mission?
«Le but le plus important était de voir de jeunes pianistes canadiens avoir le courage de jouer Mathieu. Parce que moi, si je défends Mathieu tout seul, je suis toujours dans une espèce de croisade épuisante pour le vendre. C'est correct, c'est bien, mais André Mathieu ne m'appartient pas. Il appartient à la collectivité du monde entier», répond-il.
«Je n'ai pas arrêté avant, parce que je ne voyais pas poindre de jeunes pianistes de chez nous jouer Mathieu. Et présentement, je vois de plus en plus de jeunes qui jouent Mathieu et qui le mettent dans leur répertoire», se réjouit le pianiste en citant comme exemple Jean-Michel Dubé, qui a fait un enregistrement de Mathieu.
Sur cette lancée, Alain Lefèvre enchaîne avec une tirade patriotique: «C'est bien beau de voir les Français défendre Ravel, les Polonais défendre Chopin, les Russes défendre Tchaïkovski... Mais je pouvais difficilement comprendre que mes collègues ne défendent pas la musique du Québec. Je le dis très modestement, j'ai joué Mathieu dans les plus grandes salles de concert à Berlin, à Londres, à Paris à Tokyo, à Shanghai, à Beijing, partout dans le monde. Chaque fois les gens étaient totalement emballés.»
Artiste complet, Alain Lefèvre a composé, interprété et enregistré une multitude de titres, et parcouru le monde pour offrir des concerts en solo ou avec orchestre. Dès l'âge de six ans, il a multiplié les prix et les honneurs. Y a-t-il quelque chose qu'il n'a pas encore réalisé?
«Plus que jamais, je suis inquiet de la situation de la musique classique à travers le monde. Je vois de plus en plus de jeunes musiciens de grand talent travailler très fort, mais je vois de plus en plus la musique classique disparaître. Il y a beaucoup d'orchestres, mais la place faite à la musique classique est de plus en plus petite. On a de plus en plus de difficulté quand on écoute les radios, d'avoir un poste qui travaille pour la cause de la musique classique; quant à la télé, elle ne présente plus de musique classique, et les talk-shows, c'est tout sauf de la culture», énumère-t-il.
«Alors si oui, il y a quelque chose que je n'ai pas fait, et que je n'arriverais peut-être pas à faire, ce serait de convaincre nos décideurs de se dire que la musique classique rend l'humain meilleur. Je suis fondamentalement persuadé que la musique classique est bonne pour l'âme», conclut-il.
Vous voulez y aller?
Qui: Alain Lefèvre et l'OSQ
Quand: le 20 septembre, 20h, et le 21 septembre 10h30
Où: Grand Théâtre
Billets: de 15 $ à 83,95 $
Infos: grandtheatre.qc.ca