«Peinture», vers 1973, acrylique et fusain sur toile

Miró à l’attaque! au MNBAQ [VIDÉO]

Les œuvres de maturité de Joan Miró, présentée dans la grande exposition estivale du Musée national des beaux-arts du Québec, sont pleines de fougue. Tirant son inspiration dans l’art rupestre, la calligraphie japonaise, l’action painting américain, voire les ready-made, l’artiste espagnol aura été un éternel explorateur, jusqu’à la toute fin de sa vie.

Grâce à la Fundacio Pilar i Joan Miró a Mallorca et à la Successio Miró, le MNBAQ a eu accès à un impressionnant fonds d’atelier, qui lui a permis de mettre en valeur le processus créatif, les méthodes de travail et les sources d’inspiration de ce géant du XXe siècle. 

Les visiteurs auront l’impression d’entrer dans les deux ateliers de Miró à Majorque, l’île espagnole où il a passé les 25 dernières années de sa vie et créé le tiers de sa production. En 1956, la soixantaine bien entamée, il se fait construire  un grand atelier, «une œuvre d’art en soi», par son ami l’architecte Josep Lluis Sert. Une cinquantaine d’objets tirés de cet espace (sculptures d’art populaire, objets trouvés lors de ses promenades sur la plage, palettes et pinceaux) font partie de l’exposition. 

Le film Je rêve d’un grand atelier, de Cesc Mulet, permet de voir les œuvres dans leur contexte d’origine. «Ça nous montre comment mon grand-père travaillait à cet âge-là, avec une énorme liberté, influencé par la poésie et par la musique. Je me rappelle qu’en entrant dans l’atelier, il y avait sous les marches des livres de poésie de Rimbaud, de Lautréamont et de Mallarmé. Il disait qu’avant d’entrer sur le champ de bataille, il lisait un poème au hasard, comme le boxeur qui fait sa gymnastique avant un combat», raconte avec passion son petit-fils, Joan Punyet Miró, qui a ponctué la visite de presse d’interventions flamboyantes. 

En 1959, dans un second atelier baptisé Son Boter, juste à côté de sa résidence, Miró se mettra à faire grands formats, de la sculpture, de la gravure et de la lithographie. Ce qui l’intéresse alors est la forme la plus brute et la plus instinctive possible.

«Quand Miro s’installe à Majorque, il cesse de peindre pendant 4 ans, même s’il continue à faire de la céramique et de l’art public. Pour la première fois il a l’espace pour déballer les caisses [contenant ses travaux antérieurs] qu’il accumule depuis des années. Il va beaucoup détruire, refaire, repeindre, et son style va s’en trouver profondément transformé», raconte André Gilbert, co-commissaire de l’exposition. 

De l’art rupestre il reprendra le geste de laisser l’empreinte de sa main (voire de ses pas) sur les œuvres. Les cercles, souvent rouges, qui ponctuent beaucoup de ses œuvres, sont un emprunt à la peinture romane, où l’oeil est omniprésent. Les seins qui pointent et les ventres arrondis rendent hommage à la femme comme une figure divine et céleste.

Vue de l'exposition Miro au MNBAQ

L’art en train de se faire

Un segment fascinant de l’exposition est consacré aux maquettes des estampes que Miró a créées en hommage à l’architecte moderniste Antoni Gaudí. On y voit les morceaux de ruban adhésif, de papier journal, le collage.

On a aussi la chance d’observer deux séries d’estampes exceptionnelles, qui nous rappelle que Miró a illustré plus de 200 livres d’artistes. Dix dessins, les pièces de cuivre qui ont permis de faire les lithographies et finalement l’oeuvre terminée nous permettent de voir toutes les étapes qui lui ont permis d’illustrer un texte du Moyen-Âge. Les pages de l’unique recueil de poèmes écrit, calligraphié et illustré par Miró, Le lézard aux plumes d’or, sont tout aussi magnifiques.

De très grands formats, qui mettent en valeur comment, après les avoir influencés, Miró s’est lui-même laissé inspirer par les jeunes peintres américains de l’époque (Pollock, entre autres), témoignent de l’énergie vive du peintre à 80 ans passés. En 1973, alors qu’une exposition rétrospective s’organise au Grand Palais à Paris, il décide de créer une centaine d’oeuvres en un an. «On voit vraiment un élan furieux, un artiste qui affirme qu’il est vivant, plein de vie, et que la peinture gestuelle est sa libération. Il attaque!», résume son petit-fils, devant Peinture, une grande toile noire où se découpe une forme rouge (le diable), un couteau, des testicules de taureau et un grand trait blanc, fulgurant.

Profondément marqué par ses séjours au Japon, Miró commencera à s’intéresser à la philosophie bouddhiste et à la calligraphie japonaise. Le coloriste passera au noir et blanc — le contraste ultime — et la force du geste deviendra encore plus marquée. 

À travers les toiles, de nombreuses sculptures de bronze permettent de découvrir des amalgames inusités d’objets trouvés et de matériaux récupérés. «On voit la sculpture héroïque de Picasso, la sculpture biomorphique de Henry Moore […] la fragilité de Giacometti, et il s’approche aussi de l’esprit du ready-made et de l’assemblage de Marcel Duchamp», s’émerveille Joan Punyet Miró devant la sculpture L’équilibriste, où le corps d’une de ses vieilles poupées fait office de tête.

«L'équilibriste», 1969 bronze

On trouve aussi, en fin de parcours, une sélection des œuvres les plus expérimentales de l’artiste, qui a laissé courir ses pinceaux sur du papier sablé, sur le couvercle d’une caisse de transport, ou encore sur un contre-plaqué rongé par un termite. 

Devant un triptyque de paysages à l’échelle du cosmos, où il reste seulement le ciel, la terre, la ligne, d’horizon et le soleil, en noir, court un rouleau de papier de riz de plus de 10 mètres, où il a laissé courir son écriture de signes et de symboles. «Un esprit est une chose volatile, il a dessiné sa trace, ses métamorphoses», glissera son fier descendant.

L’exposition Miró à Majorque. Un esprit libre est présentée jusqu’au 8 septembre au Musée national des beaux-arts du Québec. Info : mnbaq.org