Le dramaturge Michel-Marc Bouchard, auteur de la pièce Christine, la reine-garçon, en compagnie de celle qui incarne la jeune souveraine sur les planches de La Bordée, Marianne Marceau.

La souveraine fantasmée de Michel-Marc Bouchard

Présentée à la salle Albert-Rousseau en janvier 2013, après avoir recueilli un concert d’éloges au Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, la pièce «Christine, la reine-garçon» reprend du service à La Bordée à compter du 16 avril. Le destin de ce personnage historique anticonformiste et épris de liberté est présenté dans une nouvelle mise en scène. L’auteur et dramaturge Michel-Marc Bouchard et celle qui incarne l’atypique reine de Suède sur les planches, Marianne Marceau, en ont discuté avec Le Soleil.

Règle générale, Michel-Marc Bouchard a l’habitude de voir ses pièces adaptées au cinéma, qu’on pense à Tom à la ferme, Les Feluettes ou Les muses orphelines. Pour Christine, la reine-garçon, ce fut l’inverse. À partir de son scénario créé à l’initiative du réalisateur Maki Kaurimäski, en 2008, baptisé The Girl King, le metteur en scène a ressuscité l’œuvre sur scène pour sa plus grande satisfaction.


«La scénarisation est un parcours entre l’humilité et l’humiliation. Il y a toujours quelque chose en péril. Le tournage a été exigeant, il y a eu des moments de frustration», raconte le dramaturge au sujet de sa collaboration avec le cinéaste finlandais, «quelqu’un d’extrêmement stoïque» et qui, contrairement à lui, abordait le personnage d’un œil «paternaliste».

«On a fait un bon film, mais il n’en demeure pas moins que je préfère la pièce. Au théâtre, ce qui est extraordinaire, mon dieu, c’est que tous les mots sont gratuits, alors qu’au cinéma, tout coûte quelque chose.»

Au fil des lectures des biographies consacrées à la jeune souveraine scandinave, Michel-Marc Bouchard n’est pas immédiatement tombé en amour avec celle qui bouleversa l’échiquier géopolitique de l’Europe du Nord au XVIIe siècle. L’idée de départ ne l’emballait même guère. «D’abord, en tant que Québécois, écrire sur une reine… La monarchie nous a toujours soit abandonnés, soit dominés. Ce n’était pas nécessairement évident. On est plus habitués que ça se passe dans nos cuisines que dans des châteaux en Suède.

«J’ai fini par me reconnaître en elle, avec son côté très équivoque, très capricieux, très paradoxal, enchaîne-t-il. Finalement, je suis devenu Christine de Suède, j’en ai fait ma Christine à moi. Tout en restant crédible sur les faits, je me donnais la permission d’en faire un personnage fantasmé.»

Le dramaturge a réalisé que la souveraine, tomboy et féministe avant l’heure, était dotée d’une personnalité complexe avec des échos résolument contemporains. Montée sur le trône dès l’âge de 6 ans, dans un pays où la très austère religion luthérienne imposait ses diktats, la jeune femme cultivée et d’une insatiable curiosité (mais aussi dotée d’un physique ingrat...) a abdiqué la couronne pour embrasser la foi catholique, au grand désarroi de son peuple. Encore aujourd’hui, les Suédois considèrent cette défection comme une trahison, elle qui est partie avec le quart du trésor du pays.

Personnage moderne

«Il faut dire aussi que Rome a joué du pied pour qu’elle vienne dans le giron catholique, explique Bouchard. Au XVIIe siècle, c’était la plus grande victoire des catholiques d’avoir amené Christine de Suède à adjurer la foi luthérienne. Rome lui offrait tout l’argent et ce qu’elle voulait pour vivre dans l’intimité. À l’époque, tout se passait là-bas. C’était la construction de [la basilique] Saint-Pierre. Ça aussi a fait partie de sa décision de quitter la Suède. Elle voulait un pays hyper sophistiqué, avec des bibliothèques, des écoles. Elle n’arrivait pas à avoir un ancrage entre ses aspirations et celles de son peuple.»

Pour l’auteur, il s’agit d’un «personnage extrêmement moderne et l’un des plus libres de l’Histoire» dans son inébranlable volonté de vivre selon ce que son instinct lui dictait. Une phrase résume bien sa pensée profonde : «Renier mon peuple, renier ma foi, renier mon père, renier tout ce que je suis pour être ce que je veux être. C’est quelque chose qui touche la plupart des gens à n’importe quel moment de leur vie.»

Le dramaturge place aussi au cœur de la pièce le personnage pivot du philosophe René Descartes, venu à la cour suédoise pour prodiguer des enseignements à la jeune Christine. «C’est quand même formidable qu’une reine de 16 ans écrive à un philosophe pour qu’il lui explique ce qu’est l’amour. Ç’a été une révélation pour Descartes qui a ensuite écrit Les passions primitives de l’âme, qui va être son dernier ouvrage. Il lui a donné des clés et lui a parlé surtout d’une notion fondamentale pour gouverner qui s’appelle le libre arbitre.»

Un défi et un privilège

«C’est un personnage qui touche à plein d’enjeux importants», mentionne Marianne Marceau, celle qui a le défi de succéder à Céline Bonnier dans cette nouvelle mouture. «Elle est traversée par quelque chose qu’elle ne comprend pas, soit une attirance pour une femme. On dirait qu’une fois qu’elle a ouvert la porte à ça, il lui a été impossible de faire comme si ça n’avait jamais existé. Elle est transformée par cette découverte. Sa passion est alors en contradiction avec son devoir.»

Pour la comédienne de 35 ans, la plus jeune à avoir incarné Christine de Suède, de l’aveu de Michel-Marc Bouchard, la perspective d’endosser ce personnage est à la fois un défi et un privilège. Elle ne cache pas son éblouissement face à la qualité du texte. «C’est tellement bien écrit, tout est dans les mots. Le défi pour le comédien est d’avoir une grande clarté de pensée parce que les phrases sont longues et les enjeux complexes. Au plan des émotions, je suis surprise par ce que je vis, je me sens bercée par le texte.»

Le sang bleu

Michel-Marc Bouchard a bien hâte de découvrir la nouvelle mise en scène signée Marie-Josée Bastien, assistée d’Émile Beauchemin. Ce sera une surprise puisqu’il n’a rien vu. «Au Théâtre du Nouveau Monde, Serge Denoncourt était allé vers une noirceur cristalline. J’ai l’impression qu’on sera davantage dans la pénombre que dans la glace, avec des éclairages et des décors inspirés du froid et de la lumière des pays nordiques. Marie-Josée est allée dans quelque chose d’assez immobile, mais qui rappelle la tragédie et qui laisse toute la place aux mouvements intérieurs.»

Bouchard a pu voir l’adaptation de la pièce dans plusieurs pays, dont celle montée en Suisse, la semaine dernière. Le mois prochain, toujours au TNM, il présentera sa nouvelle pièce, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, avec Julie Le Breton dans le rôle d’une thanatopractrice qui débarque au Lac-Saint-Jean pour s’occuper du corps de sa propre mère.

Après avoir abordé la monarchie un peu à reculons, Michel-Marc Bouchard est maintenant habité paradoxalement par une fascination et une incompréhension à l’égard des têtes couronnées. «C’est quoi cette affaire du sang bleu?» s’exclame-t-il. Aussi a-t-il l’intention de plonger dans une autre création sur le sujet, une «autofiction» dont il garde le secret. «Ça n’existe pas beaucoup au théâtre. Je serai le personnage parlant de la pièce.»