Dans un rôle exigeant, Joanie Lehoux incarne une Antigone insoumise, en rébellion contre l’autorité établie symbolisée par son oncle Créon

«Antigone»: Apocalypse Now

CRITIQUE / Par-delà les siècles, on ne compte plus le nombre d’adaptations du mythe d’Antigone de Sophocle. Et pour cause. Il s’agit de l’allégorie suprême de la désobéissance face à l’injustice sociale et à l’ordre établi. En plein coeur de l’Occupation allemande, en 1944, souvenons-nous, Jean Anouilh en avait présenté sa version à la face même de l’envahisseur nazi.

L’air du temps, contaminé par les inégalités sociales, la montée du populisme et les dérèglements climatiques, a donné l’idée au metteur en scène Olivier Arteau d’offrir au public du Trident une réappropriation résolument moderne et décapante qui risque de bousculer les puristes. Qu’à cela ne tienne, dans l’art de dépoussiérer un classique, on a affaire à une franche réussite.

D’entrée de jeu, pendant une quinzaine de minutes, seul devant le rideau, un Polynice déguisé en rock star (Lucien Ratio) offre une version trash du sort qui attend son frère ennemi, Étéocle, qui refuse de lui céder le trône de la Cité. Entre deux riffs de guitare électrique, le personnage crie et hurle son désarroi face à la décadence ambiante et son désir de libérer l’humanité de l’emprise de ce frangin «qui se gonfle crissement la bedaine sur le dos du pauvre monde».

Puis, à la batterie, Polynice s’exécute dans le décor apocalyptique de Thèbes. C’est là que le personnage d’Antigone (Joanie Lehoux), rebelle insoumise, en action depuis un bon moment sur son tapis roulant, lance la charge contre l’ordre établi symbolisé par son oncle Créon (Réjean Vallée).

La jeune femme a choisi de désobéir aux ordres, même au péril de sa vie, afin d’offrir au cadavre de Polynice une sépulture digne de ce nom. La tragédie est amplifiée par l’histoire d’amour unissant Antigone à son fiancé Hémon (Jean-Denis Beaudoin), fils de Créon.

Sa sœur Ismène (Annabelle Pelletier-Legros) offre une version féminine moins vindicative face au pouvoir, se permettant de remettre en question la notion d’engagement. En cela, ce personnage oppose la voix de la raison à la passion qui dévore Antigone. En cours d’affrontement se glisse aussi le devin aveugle, Tirésias (Alexandrine Warren), chargé de faire entendre raison à l’oncle despote.

La relecture du texte de Sophocle, par le trio d’auteures formé de Pascale Renaud-Hébert, Rebecca Der aspe et Annick Lefebvre, confère à cette nouvelle version une formidable force d’évocation que la mise en scène d’Olivier Arteau contribue à propager à travers des trésors d’ingéniosité. La distribution, impeccable d’un bout à l’autre, ajoute à cette production de grande qualité, étonnante tant sur le fond que sur la forme.

Le choeur, indissociable des tragédies grecques, est ressuscité sous la forme de six personnages aux allures grotesques, mélange de soldats maladroits et de répliquantes sorties tout droit de Blade Runner. Leur langage, mélange déconcertant de rap et de franglais, apporte à fois un éclairage humoristique, mais également pénétrant sur le drame qui se joue.

Par un savant jeu d’éclairages, de volutes de fumée et de musique anxiogène, les décors de Thèbes offrent un spectacle de désolation. L’air est devenu irrespirable, le soleil plombe, un rat géant s’évade du sol. En cela, la pièce illustre tragiquement le destin d’une planète qui se meurt. Le cri du coeur de la jeune activiste suédoise de 16 ans, Grena Thunberg - «Notre maison est en feu» - est d’ailleurs projeté en toile de fond dès le lever du rideau. De quoi faire réfléchir les climatosceptiques...

Antigone

L’approche explosive, brute et sans concession de cette nouvelle mouture d’Antigone rappelle l’urgence de s’indigner haut et fort contre toute forme de pouvoir politique qui s’oppose au bien commun, à tous ces Créon contemporains qui foulent aux pieds la dignité humaine.

Si l’art est une forme de désobéissance, cette nouvelle Antigone, qui refuse haut et fort l’aplaventrisme, en est le symbole parfait.

Antigone est à l’affiche au Trident jusqu’au 30 mars.