Les errances éthyliques d'Yves Boisvert (Martin Dubreuil) le poussent dans les bras de Dyane (Céline Bonnier), qui l’accueillera un temps.

«À tous ceux qui ne me liront pas»: un poète connu, ça n’existe pas ***

CRITIQUE / Pour son premier long métrage, Yan Giroux ne manque pas d’audace. Et c’est tout à son honneur d’évoquer un artiste intègre qui fait passer la création avant la compromission — Dieu vomit les tièdes. Surtout à l’heure de la commercialisation à outrance de tous les aspects de notre vie, jusqu’aux sphères les plus intimes. Seul problème, le bien titré «À tous ceux qui ne me lisent pas» pousse trop loin le portrait du poète maudit.

Le poète en question s’appelle Yves Boisvert (1950-2012). Figure marquante de notre littérature, le cofondateur du Festival de poésie de Trois-Rivières a remporté le Prix du Gouverneur général en 1992 pour La balance du vent et le Félix-Antoine-Savard en 2003 pour l’ensemble de son œuvre. Il est pourtant largement méconnu.

Ce film devrait aider, surtout qu’on y cite de nombreux extraits de ses poèmes (tout en passant sous silence ses nombreux essais, qu’on évoque par clins d’œil, fort nombreux, par ailleurs). Mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un drame biographique.

Giroux et son coscénariste Guillaume Corbeil se sont «librement inspirés» de la vie et de l’œuvre de l’écrivain et professeur pour créer «leur» Yves Boisvert (Martin Dubreuil). Tous les clichés à la Bukowski y passent: leur poète irrévérencieux au comportement autodestructeur et à la trop grande sensibilité est un asocial qui fume et boit trop, presque un indigent qui profite de la bonté des autres sous prétexte de création.

Ce qui permet de tourner dans des lieux sordides où Boisvert repousse sans cesse le fond du baril. Heureusement, ses errances éthyliques le poussent dans les bras de Dyane (Céline Bonnier), qui l’accueillera un temps, autant par affection que par pitié.

Ce qui ne fait pas le bonheur de Marc (solide Henri Picard), étudiant studieux et beige qui n’apprécie pas vraiment cet olibrius qui squatte le lit maternel. Mais sa présence et, surtout, sa flamme vont allumer quelque chose chez l’ado. Il aura, peu à peu, le goût de la création et de ruer dans les brancards de l’ordre établi et du carcan social.

Les deux scénaristes tiennent ici leur idée la plus forte, celle de la transmission. Mais aussi des sacrifices auxquels il faut consentir pour être vraiment libre. Va pour les thèmes, les dialogues, souvent savoureux («un poète connu, ça n’existe pas») et les extraits des œuvres de Boisvert, bien déclamés par Dubreuil, totalement incarné et raison principale de voir À tous ceux qui ne me lisent pas. Bien sûr, ce rôle va comme un gant à ce créateur de la marge. Mais quel acteur!

Malheureusement, l’arc dramatique du long métrage est bien distendu. C’est bien beau faire un film rock’n’roll qui sent la pisse, la sueur et les lendemains de brosse, encore faut-il un récit prenant...

La virtuosité de la réalisation ne suffit pas non plus dans les moments creux. Il y a de véritables morceaux de bravoure dans ce film, des plans-séquences aux mouvements de caméra vertigineux et des plans audacieux aux cadrages inusités. La direction photo d’Ian Lagarde est impeccable.

Autrement dit, il y a de la poésie visuelle, une adéquation entre la forme et le fond. Et une séquence finale, courte vidéo expérimentale que Marc offre à Yves, belle à brailler. Juste pour ça et, bien sûr, les mots de Boisvert, À tous ceux qui ne me lisent pas mérite un bel accueil en salle (avec une certaine ouverture d’esprit).

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***

• Titre: À tous ceux qui ne me lisent pas

• Genre: drame

• Réalisateur: Yan Giroux

• Acteurs: Martin Dubreuil, Céline Bonnier, Henri Picard

• Classement: 13 ans +

• Durée: 1h55

• On aime: la poésie visuelle. L’incarnation de Dubreuil. Le thème de la transmission

• On n’aime pas: la caricature du poète maudit. Le manque de tension dramatique