Patrick Emmanuel Abellard, Jean-Philippe Côté et Catherine Côté campent avec beaucoup de naturel les personnages de la pièce<em> À l’affiche</em>.

À l'affiche: la vérité dans de petits riens

CRITIQUE / Avec son adaptation de la pièce The Flick d’Annie Baker, Angélique Patterson convie le public d’ici dans une expérience théâtrale plutôt singulière, où une apparente banalité cache, sur la forme comme sur le fond, une indéniable quête de vérité.

Pour tout dire, il ne se passe pas grand-chose dans À l’affiche, présentée depuis mardi à Premier Acte. Pendant près de trois heures, précisons-le. Le spectacle contient-il des longueurs? Assurément. Est-ce qu’on s’y ennuie pour autant? Pas nécessairement. Du moment qu’on accepte le rythme qui nous est proposé.

Adaptée et mise en scène par Angélique Patterson, À l’affiche nous amène dans une salle de cinéma vétuste, où des employés sous-payés font leur travail entre deux projections. On assiste la majeure partie du temps à des séances de ménage dans lesquelles deux gars balaient du popcorn et passent la vadrouille dans les rangées.

Jeune passionné de cinéma récemment embauché, Avery (Patrick Emmanuel Abellard), vit visiblement une crise existentielle : déprimé, angoissé, maladroit, il ne semble à l’aise que lorsqu’il parle de films. De son côté Sam (Jean-Philippe Côté) a tout du perdant sympathique : à 35 ans, il habite le grenier de ses parents, est loin de crouler sous l’ambition et voit des plus jeunes prendre du galon dans ce qu’ils considèrent comme un petit boulot.

Entre deux coups de balai, les collègues discutent, souvent rejoints par Rose (Catherine Côté), une projectionniste exubérante, mais qui se cherche elle aussi. Dans ces échanges d’anecdotes ou de confidences en apparence ordinaires, chacun en viendra à se révéler, à un moment où le virage numérique — et la disparition du bon vieux projecteur 35 mm — risque de bouleverser l’ordre établi. C’est là toute la force du texte d’Annie Baker, récompensée d’un prix Pulitzer en 2014 pour The Flick : faire sortir une vérité de ce qui semble n’être que de petits riens et beaucoup de non-dits.

Angélique Patterson signe une adaptation québécoise fluide, portée avec finesse et beaucoup de naturel par le trio d’acteurs. La constante tension d’Avery, la fausse nonchalance de Sam (Côté nous fait rire juste à déballer son lunch...) et le côté pétillant de Rose nous amènent à un équilibre. On s’attache aux personnages et même quand une scène s’étire dans des échanges qui semblent anodins, on a quand même envie de les suivre pour voir où ils vont nous mener.

Appelé en soutien, Charles Fournier réussit aussi son effet. Même quand ce n’est que pour répandre de nouveau maïs soufflé et verres de carton dans notre cinéma. Parce que pour nos deux balayeurs, le travail est toujours à recommencer.

Truffé de références cinématographiques, À l’affiche interpelle sans projeter aucune image (le public se trouve face aux rangées de sièges, là où trônerait généralement l’écran) les amateurs du septième art, de Truffaut à Avatar en passant par un délicieux détour dans le Pulp Fiction de Tarantino, notamment. Cette tirade biblique, c’est du bonbon. Samuel L. Jackson aurait de quoi être fier...

La pièce À l’affiche est présentée à Premier Acte jusqu’au 14 mars.