Dans le spectacle À la douleur que j’ai, la danse est toute puissante, palpitante, volubile, sur une trame sonore qui entrecroise les silences assourdissants et des pièces de musique classique.

À la douleur que j’ai: ce brûlant spasme de vivre

CRITIQUE / Si le titre, À la douleur que j’ai, est emprunté au poème Soir d’hiver de Nelligan, les costumes pastel et les sourires figés ont quelque chose des films de Wes Anderson. Mais les élans, les étourdissements, cette douleur sublimée, ces étreintes ratées, cette émotivité brûlante n’appartiennent qu’à Virginie Brunelle, qui monte son jeu d’un cran avec ce spectacle.

La jeune chorégraphe montréalaise, dont on a pu voir Complexes des genres et Foutrement dans les programmations précédentes de la Rotonde, signe une proposition bouleversante, qui plante une épine au cœur, tout en nous laissant grisé, charmé, songeur.

Elle place d’abord trois tableaux. Les six interprètes prennent la pose comme pour un portrait de famille et fixent le public. Le «spasme de vivre», ou plutôt le «sinistre frisson des choses» (Nelligan, dans les deux cas) les secoue à intervalles de plus en plus rapprochés. Ils s’affaissent doucement, puis se redressent sous l’impulsion d’une inspiration fulgurante, encore et encore. Le manège reviendra plusieurs fois dans le spectacle, comme un motif inéluctable, qui nous maintient debout malgré la douleur et les éternels recommencements.

Deuxième tableau : un couple, tour à tour statufié, un sourire collé au visage, et entraîné dans un éloignement fébrile. Dans le troisième, une femme chute, glisse, se désarticule en continu. Des corps qui se lancent à ses pieds, sous ses pas. Après ces (presque) arrêts sur images, les relations se nouent et se défont dans un chaos organique. Amants, amis, parents; ces autres qui nous glissent entre les doigts ou qui s’agrippent, qui dans l’éclat d’un moment nous font faire des cascades formidables avant de nous laisser clopinant, écorché vif.

Les corps, soudain, semblent se décupler, se refléter, s’attarder dans d’autres couches de temps. On dirait que la chorégraphie de Virginie Brunelle s’articule dans une maison de miroirs déformés. Elle touche à quelque chose de brut et fragile à la fois. La danse est toute puissante, palpitante, volubile, sur une trame sonore qui entrecroisent les silences assourdissants et des pièces de musique classique qu’on reconnaît et qui nous portent. On sait qu’à la prochaine écoute, au prochain concert consacré à Handel ou Vivaldi, les mouvements des danseurs — les grands cambrés, les sauts, les portées, les corps tendus, les enlacements étourdissants — réapparaîtront subitement au coin de notre œil.

À la douleur que j’ai est interprété par les danseurs Isabelle Arcand, Sophie Breton, Claudine Hébert, Chi Long, Bernard Martin et Milan Panet-Gigon

Le spectacle sera de nouveau présenté jeudi et vendredi soirs à 20h à la salle Multi de Méduse.