21 regards d'artistes sur le Québec actuel

Il y a de ces artistes inspirés qui dépeignent de manière pertinente et éclairante le Québec actuel, et deviennent une source d’inspiration pour chacun d’entre nous. Des créateurs qui n’ont pas peur de la marge ni de brasser la cage. Avec poésie et verve, ils ancrent leurs œuvres dans notre territoire. L’équipe des arts a choisi de les mettre en évidence à l’aube de la Fête nationale tout en demandant à chacun de partager leur admiration pour un pair en retour.

• Véronique Côté, actrice et dramaturge

Dans un Québec qui se définit de plus en plus par sa tiédeur sociopolitique et artistique, Véronique Côté fait figure de résistante. L’actrice, devenue dramaturge et metteure en scène, place l’engagement et l’indignation au cœur de sa démarche poétique de revendication identitaire. Dans les spectacles qu’elle crée, la femme de 37 ans souligne avec aplomb les actuelles dérives politiques, sociales et écologiques. Avec beaucoup d’à-propos et une fougue qui ne se dément pas, la passionnée rappelle l’importance du territoire, qui devient de plus en plus abstrait et saccagé pour satisfaire nos élans consuméristes. Éric Moreault

• Anne-Marie Olivier, actrice et dramaturge

Je désigne Anne-Marie Olivier, parce que c’est une auteure curieuse et insatiable: des gens, de leurs histoires, de la ville de Québec et du Québec en entier, de la langue, de nos possibles, de ce qui nous fabrique, de ce qui nous distingue, de ce qui nous étouffe, bref: du bois dont on se chauffe. Elle cherche tout le temps. C’est un être lumineux et une humaine magnifique, qui manie la poésie d’une façon légère, drôle, crue, puissante. Pour moi, elle est l’incarnation de l’artiste liée par le cœur à tout ce qui l’entoure, paysage et histoire, connaissances et pensée, instinct de la foule et mouvements de révolte. Elle est une partie vitale de ma maison : son regard est de ceux qui créent le pays en moi. Véronique Côté

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• Giorgia Volpe, artiste visuelle

Les projets artistiques de Giorgia Volpe célèbrent le métissage, l’insurrection organique, la fougue de la nature — humaine et tout court. Elle tisse constamment des liens entre les individus, les savoir-faire et les communautés culturelles, comme on le voyait dans la station La Manufacture, du parcours déambulatoire Où tu vas quand tu dors en marchant...?, où des immigrantes s’activaient et discutaient en remplissant des cordes à linge, sous des fanions aux couleurs du Québec. Originaire de São Paulo, elle s’est établie au Québec en 1998, et vit avec sa famille dans le quartier Saint-Sauveur. Josianne Desloges

• Claudie Gagnon, artiste visuelle

Claudie est une sœur de cœur, une amie. Elle m’a fait découvrir le Québec de l’intérieur, à travers une culture qui n’est pas dans les livres et qui s’exprime au quotidien. En visitant les marchés aux puces, on découvre que ce qu’on rejette, comme société et comme individu, est précieux, que ces objets portent du sens. Pour moi, le travail de Claudie nourrit l’imaginaire collectif, en liant le personnel et l’universel, l’ici et l’ailleurs, et en ouvrant les frontières. Giorgia Volpe

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• Denys Arcand, cinéaste

À 77 ans, Denys Arcand est l’un des cinéastes québécois les plus connus sur la scène internationale. Le déclin de l’empire américain, nommé à l’Oscar du meilleur film étranger, l’a poussé dans les hautes sphères de l’industrie en 1987. Dix-sept ans plus tard, il remportait la prestigieuse statuette pour Les invasions barbares, également lauréat de trois César, dont celui du meilleur film. Au fil des ans, cet historien de formation a bâti une filmographie où la société québécoise se dévoile sous un regard teinté de réalisme et de cynisme. Normand Provencher

• Robert Lepage cinéaste, metteur en scène et acteur

Vous allez penser que c’est une réponse politique parce que vous venez de Québec, mais je choisis Robert Lepage. Sa pièce 887 est absolument géniale. C’est beau, c’est touchant, ça raconte tout le Québec, c’est une merveille. Robert, j’y donnerais n’importe quoi. C’est extraordinaire ce qu’il fait. J’ai été ébloui la première fois que je l’ai vu, à la télévision, à l’émission Les grands esprits. Il jouait le personnage de Néron. Il était écœurant. Je me suis dit que ça me le prenait dans Jésus de Montréal. C’est à ce moment qu’on est devenus amis. On a fait un autre film ensemble (Stardom). On ne se voit pas souvent, mais on se comprend toujours. Je suis allé à sa fête, l’automne passé à Québec. Je l’adore comme être humain, il est drôle, sharp. C’est le gars le plus facile, le plus gentil. Il est chanceux d’avoir sa sœur (Lynda Beaulieu, sa gérante). Elle lui permet d’être ce qu’il est. Denys Arcand

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• Christine Beaulieu, comédienne et auteure

L’engagement dont Christine Beaulieu a fait montre en s’attaquant au projet J’aime Hydro force l’admiration. En amont comme dans sa livraison sur scène du spectacle de près de quatre heures, la comédienne et désormais auteure a consacré un travail monumental à cette pièce de théâtre documentaire, qui explore la relation que les Québécois entretiennent avec l’hydro-électricité. Entre Montréal et le chantier de la Romaine, elle a mené des dizaines d’entrevues en vue de se faire une tête sur ce sujet complexe, qui polarise les opinions. En partageant sa propre expérience avec une grande générosité, Christine Beaulieu est porteuse d’un discours éclairant, captivant et très humain. Un discours nécessaire, en somme. Geneviève Bouchard

• Serge Bouchard, auteur

L’artiste qui m’éclaire le plus sur le Québec est certainement Serge Bouchard. Grâce à son œuvre, j’apprends notre histoire dans son intimité, dans ses replis les plus secrets et les plus révélateurs. Serge Bouchard et sa complice Marie-Christine Lévesque m’apprennent d’où je viens, font le portrait de héros et d’héroïnes inspirants qui me motivent à agir à mon tour. Serge Bouchard me donne mille raisons d’aimer le Québec, ses ouvrages sont le livre d’histoire que j’aurais aimé que l’on m’oblige à lire à l’école. Christine Beaulieu

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• Fabien Cloutier acteur et dramaturge

Fabien Cloutier explore dans son théâtre social, avec beaucoup de verve et une langue colorée, un Québec souvent ignoré dans nos œuvres dramatiques et notre littérature. Les gens des «régions», ces Québécois fiers, souvent sans complexes, parfois un peu nonos et en déficit culturel, qu’il décrit avec beaucoup d’affection. Mais aussi des laissés-pour-compte, un peu défavorisés, qui vivent pourtant des drames intimes révélateurs (à la Michel Tremblay). Ce faisant, il dépeint un Québec vivant et vibrant, un Québec qui nous ressemble, tout en ayant une portée universelle. Éric Moreault

• Erika Soucy, auteure, poète et comédienne

C’est vraiment la première qui m’est venue en tête, pour la place qu’elle donne aux femmes dans son œuvre. Comme dans Les murailles, un roman aussi important pour sa langue. Il y a également la façon grandiose dont elle avait répondu à Bernard “Rambo” Gauthier [après son passage à Tout le monde en parle], de façon très directe tout en restant noble. C’est une auteure qui n’a vraiment pas fini de nous dire des choses. Ses livres de poésie font parler les femmes sans complexes depuis le début de son œuvre. [Avant le mouvement #moiaussi], elle était déjà dans la mouvance de la parole féminine forte. Fabien Cloutier

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• Olivier Arteau, auteur, metteur en scène et comédien

Il n’était qu’un bambin, en 1995, lors du second référendum sur la souveraineté du Québec. Ça n’a pas empêché Olivier Arteau de placer l’événement au cœur de sa pièce Made in Beautiful (La belle province), présentée à Premier Acte plus tôt cette année. Dans un langage théâtral bien à lui, avec beaucoup d’humour et une grande lucidité, le jeune dramaturge s’était donné pour défi d’explorer l’identité québécoise en général et le legs qui a forgé celle de sa génération en particulier. Et il n’a pas raté la cible. En nous conviant au party d’Halloween d’une même famille de 1995 à nos jours, sa pièce célèbre avec fierté les luttes citoyennes ayant marqué l’histoire récente, tout en mettant en exergue de savoureuse manière certains travers de la société québécoise. Son regard est aiguisé, intelligent, ludique, déjanté et indéniablement rafraîchissant. Geneviève Bouchard

• Elkahna Talbi, auteure

Elkahna Talbi figure comme l’un des rencontres les plus douces (et peut-être salvatrice) de l’année! Après l’avoir vue performer sous le nom de Queen Ka, je l’ai découverte à travers son recueil de poésie qui défait les mailles de notre Québec trop tricoté serré. Moi, figuier sous la neige témoigne d’un Québec que l’on connaît trop peu. Celui tiraillé entre deux cultures, entre sa Tunisie d’origine et son Montréal natal. C’est drôle, ça bout, ça grêle, surtout, pis ça fait du bien!

Elle a mis en lumière ce que contient notre territoire large, mais si fragile, a témoigné de ses failles qui peuvent le rendre si laid et de ses petits détails qui peuvent le rendre si beau. C’est un recueil qui nous donne envie d’embrasser notre culture métissée, de se rendre plus curieux face à l’autre et face à nos propres contradictions. 

Ce devrait être un devoir de se lire davantage. Pour comprendre nos colères, questionner nos imperfections. Ça nous permettrait sans doute de mieux apprécier la neige en avril!  Olivier Arteau

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• Robin Aubert, acteur et réalisateur

Robin Aubert n’a jamais eu froid aux yeux, s’incarnant dès ses débuts dans des personnages marginaux avec un naturel confondant. Au théâtre comme au cinéma, Aubert cherche à explorer la marge, la ruralité, à la défense des laissés-pour-compte, parfois de façon réaliste en dénonçant le traitement réservé aux Inuits, d’autres fois de façon plus allégorique, fustigeant l’immobilisme et les iniquités sociales. Œuvre après œuvre, le polyvalent créateur explore les recoins de son univers artistique, qui reflète avec beaucoup d’acuité le Québec actuel. Avec lyrisme, beaucoup d’humanité (et, parfois, quelques zombies). Éric Moreault

• Nathasha Kanapé Fontaine, auteure et actrice

«J’aime sa poésie, sa prise de parole, son visage lumineux et ses actes créatifs. Pour moi, elle représente le futur et tout qui n’est pas conservateur blanc d’un Québec désuet.» Robin Aubert

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• Tire le coyote, auteur-compositeur-interprète 

Dans l’univers chansonnier de Benoit Pinette, alias Tire le coyote, le ciel peut être backorder, on crinque une chainsaw pour tailler les mots qu’on veut offrir, les larmes glissent mieux qu’une traîne sauvage et «la vie prend son élan dans les craques de ton âme». Avec sa folk finement ciselée, le musicien n’aborde pas nécessairement directement la thématique dite québécoise. Mais son remarquable travail sur la langue et son intérêt à poétiser des termes qu’on n’aurait pas d’emblée qualifiés de poétiques font que ses chansons, fortes en image, n’auraient pas pu naître ailleurs qu’ici… ou du moins dans la tête d’un artiste d’ici. Une sensibilité pour les mots qui prend une nouvelle dimension sur scène, alors qu’il a pris l’habitude d’offrir dans ses spectacles une vitrine à des poètes. De quoi faire œuvre utile… Et œuvre de beauté. Geneviève Bouchard

• Joséphine Bacon, poète

On parle toujours d’elle avec le plus grand respect, on la voit comme une figure emblématique qui porte un regard empreint de sagesse et d’espoir sur son peuple. Dans les dernières années, on a assisté à l’éclosion d’une nouvelle génération d’auteurs des Premières Nations qui représentent une voix essentielle et beaucoup plus juste de l’histoire du Québec. «Bibitte», comme on l’appelle, est en quelque sorte une pionnière en son genre et l’instigatrice d’un «discours» littéraire important. Tire le coyote

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• Erika Soucy, auteure, poète et comédienne

Le nom d’Erika Soucy a beaucoup circulé, début 2017, quand elle a répliqué à Bernard «Rambo» Gauthier pour défendre les femmes de son coin de pays, la Côte-Nord. Originaire de Portneuf-sur-Mer, la poétesse et écrivaine exploite depuis le début de sa carrière son territoire natif et sa langue, bien peu présents dans la littérature d’ici. Dans son roman Les murailles (qui sera adapté au Périscope la saison prochaine), elle part vers la Romaine 2, à la rencontre de son père, pour tenter de comprendre ce monde rude des chantiers et du fly-in fly-out. Dans son dernier recueil de poésie, Priscilla en hologramme, c’est plutôt de sa mère qu’elle s’inspire, sa mère qui a rêvé de s’émanciper, devenant serveuse dans des truck stops. Isabelle Houde

• Charles Fournier, dramaturge

Charles est un auteur qui cherche constamment à dire ce qu’on n’entend pas assez. Pour moi, l’écriture est une prise de risque et Charles Fournier est l’une des rares voix actuelles qui embrasse réellement cette mise en danger; il est sans complaisance et sans fausse modestie. Avec sa pièce Foreman, il fait chuchoter des personnages qui ont l’habitude de parler fort et d’impressionner, il les rend humains comme il les perçoit sincèrement. Pour le connaître personnellement, j’ose dire que Charles Fournier n’est qu’instinct. Il écrit avec cœur et sincérité, au risque d’être maladroit. Il incarne un renouveau dans l’univers théâtral et, je l’espère, éventuellement dans l’univers littéraire. Il est une voix qui s’élève hors des privilèges et Seigneur! que ça fait du bien! Erika Soucy

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• Simon Beaudry, artiste visuel

Simon Beaudry réinterprète des symboles de l’identité québécoise et propose des images vibrantes d’un Québec du futur magnifié. Entre ses mains, les casques de poils flirtent avec le look punk, les lunettes de neige inuites ont un côté électro et la ceinture fléchée devient un motif tendance. Dans son Triptyque de la décadence identitaire, des raquettes-pièges, des cuillères à clous et des pipes-pistolets deviennent des mises en garde, des objets qui rappellent que l’action, la culture et la parole devraient être au cœur de la culture québécoise. Son périple en Écosse à la veille du référendum, affublé d’un casque de poil, d’un kilt et d’une ceinture fléchée, a été immortalisé dans le documentaire Yes, de Félix Rose et Éric Piccoli.  Josianne Desloges

• Hugo Latulippe, réalisateur

C’est un créateur pertinent et audacieux, qui a réalisé et produit des produits cinématographiques en film, documentaire et séries toujours très engagées et qui révèlent la société qui est la sienne et qui se révèle foisonnante et d’actualité. Mélangeant l’art et le journalisme, ces objets sont des odes poétiques et inspirantes. Elles montrent un pays en train de se faire et c’est ce qui me rejoint. Il est fondateur de Esporamos, on lui doit Bacon, le film, Ce qu’il reste de nous, Manifestes en série, Le Reel du fromager, République: un abécédaire populaire et Félix dans la mémoire longtemps. Simon Beaudry

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• Keith Kouna, auteur-compositeur-interprète

D’une voix singulière et d’une plume qui l’est tout autant, l’auteur-compositeur-interprète Keith Kouna évoque en chansons une vision du monde à la fois imagée et sans compromis. Sur l’album Du plaisir et des bombes, il nous a émus en détaillant sur Batiscan les souvenirs d’un fils sur son père et fait sourire avec Pas de panique, un portrait acide (et très rigolo) de l’industrie musicale d’ici. Il a poussé la machine d’un cran sur le plus récent Bonsoir shérif, véritable coup de gueule sur les dérives de la société actuelle: apathie citoyenne, montée de la droite, discours racistes ou xénophobes décomplexés… Une sorte de défoulement engagé (ou enragé?) traverse le disque, dont le propos est résumé par la ménagerie dépeinte dans la percutante pièce Vaches. Geneviève Bouchard

• Simon-Pierre Beaudet, auteur

Je dirais que mon choix de personne — et non d’artiste parce que j’imagine que ça le ferait chier et il aurait bien raison!... —  qui parle du Québec de manière éclairante et pertinente est Simon-Pierre Beaudet, auteur de Fuck le monde. J’aime sa plume, son ton et sa désinvolture baveuse, mais aussi sa précision et sa façon de mettre le doigt sur nos travers, là où ça fait mal et là où ça fait du bien aussi par la même occasion! Et je trouve que par sa façon de parler de nos travers, il utilise le Québec comme prisme pour s’attaquer à beaucoup plus large, à notre système, à notre monde, à notre époque. C’est évidemment un sale gauchiste!

Et par la bande je dirais aussi tous ceux qui gravitent autour de la Conspiration dépressionniste et de Moult Éditions. Ce collectif a écrit Québec, ville dépressionniste, Montréal, ville dépressionniste, ce sont eux qui sont à l’origine du manifeste Pour un Québec morbide en réaction à Pour un Québec lucide, ils publient des romans, des essais, de la poésie et ça fait longtemps que je tripe sur ce qu’ils font. Je me souviens de la première fois où j’étais tombé sur un numéro de la Conspiration dépressionniste, ça avait été une claque, ça m’avait fait le plus grand bien, j’ai tous les numéros et je les relis de temps en temps avec le même plaisir. Et je les trouve toujours d’une aussi grande pertinence. Keith Kouna