Yves Bolduc, martyr politique

L'autre jour, les ministres du gouvernement Couillard n'ont pas seulement dit adieu à leur collègue de l'Éducation, Yves Bolduc. À écouter les uns et les autres, ils pleuraient un martyr.
Après sa démission, M. Bolduc n'était plus le gaffeur qui «s'auto-pelure-de-bananisait» à répétition. Ni le ministre à la bouche molle qui parlait de l'éducation avec l'enthousiasme d'un bagnard faisant la promotion des tissus bariolés.
Soudain, comme par enchantement, M. Bolduc était devenu une victime. Et ses collègues versaient assez de larmes de crocodile pour noyer un troupeau de girafes montées sur des échasses.
Au début de la journée, le premier ministre Couillard refusait d'accorder sa confiance à M. Bolduc. Plus tard, il saluait un «ami».
À peine moins caméléon, le ministre Gaétan Barrette se désolait des «attaques» contre son collègue. Oui, le même Gaétan Barrette qui découpait naguère Yves Bolduc en rondelles. On aurait dit le pitbull bien élevé qui redonne à sa victime le bras qu'il vient de lui arracher. «La politique est un sport extrême», a fini par résumer le ministre Sam Hamad.
Encore un peu, et les ministres se décernaient tous une prime de courage. En oubliant que la seule fois où ils versent leur sang pour la patrie, c'est lors des collectes de sang d'Héma-Québec.
La politique québécoise, «un sport extrême»?
Faudrait en parler à Hillary Clinton, la favorite pour accéder à la présidence des États-Unis, en 2016.
Depuis des mois, Mme Clinton doit composer avec une douzaine d'organisations hostiles qui la suivent à la trace, guettant le moindre dérapage1.
On interroge ses professeurs et ses anciens employés. On scrute ses finances. Une femme l'a même accusé d'avoir fait assassiner son... chat.
Et dites-vous que ce genre de traitement n'a rien d'exceptionnel. Aux États-Unis, même à l'échelle locale, il est devenu courant de mener des recherches poussées sur un adversaire pour le déstabiliser.
A-t-il triché à la marelle, en prématernelle? A-t-il été photographié tout nu avec un casque de pompier sur la tête, au bal des finissants, en 1951?
Je caricature à peine.
Les spécialistes résument la stratégie d'une manière directe: «À force de lancer de la merde, une petite quantité finit par coller sur le mur.» Ils disent aussi que la démocratie américaine constitue l'art subtil de diriger le cirque à partir de la cage des singes.
Mais ça ne fait plus rire personne.
En comparaison, on se demande ce qui peut faire assimiler le parcours d'Yves Bolduc à un sport extrême?
Les couloirs ultra-glissants de l'Assemblée nationale? Les gros mots parfois échangés au Salon bleu? Les petites tapes sur les doigts du commissaire à l'éthique, aussi douloureuses qu'une séance de lapidation à coups de guimauves?
Sans compter que, depuis septembre 2012, le très persécuté Yves Bolduc a touché pas loin d'un million de dollars en salaires, en primes et en indemnités. Avouez que ça vous ravigote le martyr.
Blague à part, à l'heure des bilans, il faut reconnaître que M. Bolduc possède des droits d'auteur sur plusieurs lapsus mémorables, notamment : «Nous ne prônons pas la scolarisation à l'école.»
En revanche, il n'a jamais dit : «Mes deux peintres préférés sont Mickey l'ange et le homard de Vinci.» Pas plus qu'il n'est l'auteur de cette blague, usée jusqu'à la corde...
«Un matin, Yves Bolduc se présente à une rencontre avec les deux oreilles très amochées.
Vaguement inquiet, le premier ministre lui demande ce qui lui est arrivé.
- Ce matin, je repassais ma chemise, quand le téléphone a sonné, explique M. Bolduc. J'ai eu le réflexe de coller l'appareil sur mon oreille.
- Toujours aussi distrait, se désole le premier ministre. Mais qu'est-il arrivé à l'autre oreille?
Yves Bolduc répond en haussant les épaules :
- Le salopard m'a rappelé.»
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1. ROSIN HANNA. Among the Hillary Haters, «The Atlantic», mars 2015.