Deux des comédiens de la pièce: Marc Béland, qui incarne Woyzeck et Paul Ahmarani, qui interprète le Docteur.

Woyzeck: le grand vertige

Le Woyzeck de Brigitte Haentjens, présenté mercredi à la Bordée pour la première de quatre petites représentations, remplit toutes ses promesses. Brillant dans ses audaces, fulgurant dans ses tensions et physique dans l'action, il livre au spectateur une représentation qui frappe l'imagination.
«L'homme est un trou noir. Quand on regarde dedans, ça donne le vertige», dit Woyzeck. C'est ce qu'on ressent d'abord face à la proposition de Brigitte Haentjens, qui mise sur l'abstraction pour faire jaillir la poésie du célèbre texte de Goerg Büchner. Mais l'impression finit par se dissiper quand, après avoir livré par petites touches les différents éléments de sa composition, la metteur en scène nous fait comprendre l'ampleur de la tragédie.
Woyzeck s'intéresse au sort d'un pauvre diable, éperdu d'amour pour sa Marie, qui se soumet à des expériences médicales pour améliorer le sort de sa famille. Sa femme trouve toutefois refuge dans les bras d'un tambour-major, ce qui le pousse à poignarder celle qui incarne «tout ce que j'ai au monde». Le propos est intense, et la folie de Woyzeck, déstabilisante.
Pour rendre l'acuité et la virulence de ce propos, Brigitte Haentjens a choisi de l'actualiser en transposant l'action dans le Québec ouvrier des années 1950-1960 et d'en utiliser la langue. Il s'agit d'un choix esthétique fort heureux. Dans la mesure où il permet de transposer les humiliations vécues par Woyzeck à celles de la société québécoise, notamment par de fines allusions à l'oppression linguistique du français, une question toujours d'actualité.
Autre choix judicieux, celui des chansons du répertoire populaire (Claude Dubois, Zachary Richard, Beau Dommage, Luc Plamondon...). Les interprétations des personnages créent un lien avec notre réalité et introduisent, de temps à autres, une touche d'humour : «Il est foutu le temps des cathédrales.»
Pour rendre supportable cette plongée dans la jalousie et l'impuissance, Brigitte Haentjens mise d'ailleurs sur le burlesque de certaines scènes et un jeu très physique, qui introduit une certaine distance. La parade menée par le tambour-major, semblable à un coq en rut, devient ainsi une fort réussie chorégraphie entre danse à claquettes et gumboots. On est au confluent de la danse contemporaine et du théâtre.
Ce jeu très physique est incarné avec beaucoup de bonheur par une impressionnante brochette d'acteurs. À commencer par un Marc Béland fiévreux dans le rôle-titre. Il réussit à rendre Woyzeck attachant et profondément humain malgré son étrangeté. Il faut aussi saluer la performance d'Évelyne Rompré, aguichante à souhait, qui réussit à traduire toute la tension sexuelle de Marie sans jamais tombé dans la vulgarité. Et ne pas oublier de souligner que les échanges de la paire formée par Paul Ahmarani (le docteur) et Paul Savoie (le capitaine) procurent des moments de plaisir presque jubilatoires.
Il faudrait être fou - façon de parler - pour manquer cette production de Woyzeck. Elle exige des efforts d'attention, mais ils finissent par être récompensés.
Woyzeck est à l'affiche jusqu'à samedi, à la Bordée.