Woyzeck: conte de la folie ordinaire

À première vue, Woyzeck s'apparente au banal drame passionnel d'un homme fou de jalousie. Sous la surface des choses, la célèbre pièce de Georg Büchner se révèle un condensé de la vie en société, de ses relations de pouvoir et d'aliénation. Pour rendre l'analyse plus percutante ici, Brigitte Haentjens s'est inspirée du Québec des années 50-60. Les gens de Québec auront la chance de voir, cette semaine, cette production célébrée par la critique.
Woyzeck est considérée comme un chef-d'oeuvre de la littérature allemande, écrit en 1837. Cette pièce énigmatique, ouverte à toutes les interprétations, s'intéresse au sort d'un pauvre diable, éperdu d'amour pour sa Marie, qui se soumet à des expériences médicales pour améliorer le sort de sa famille. Sa femme trouve toutefois refuge dans les bras d'un autre homme, ce qui pousse Woyzeck à poignarder celle qui incarne «tout ce que j'ai au monde».
Tout le monde peut s'identifier à cette souffrance causée par le mal d'amour. «La folie nous guette tous», comme le dit si bien Marc Béland, qui interprète Woyzeck. Mais «qu'est-ce que la folie, c'est bien relatif. On a tendance à bien vouloir circonscrire les comportements (et à les confiner à leur dimension psychologique). Dans ces grands états de souffrance, c'est aussi la chimie corporelle qui change. Quand on dit "mon sang n'a fait qu'un tour", par exemple, ces grands états mobilisent tout le corps. Woyzeck souffre comme ça», explique l'acteur.
Même si le drame de Woyzeck est universel, Brigitte Haentjens ne voulait surtout pas traiter la pièce comme «un objet de musée». La meilleure façon de rendre l'acuité et la virulence du propos à un public d'aujourd'hui passait donc par le langage, d'où une nouvelle traduction dans la langue de chez-nous. Plus encore, elle s'est questionnée sur la façon de remplacer les chansons traditionnelles par un «répertoire que tout le monde connaît» ici et maintenant. Son choix s'est arrêté sur Claude Dubois.
«Ce qui est extraordinaire, c'est que ça crée des frissons dans la salle. Ça déstabilise complètement. C'est fabuleux de sentir à quel point ça devient vivant, que ça se télescope avec la vie actuelle. Ce qui est la fonction même du théâtre, qui est une chose vivante», soutient Mme Haentjens.
Le théâtre sert aussi à confronter ses valeurs et préconceptions. Or, il est beaucoup question dans la pièce de Büchner de l'oppression sociale, de la condition ouvrière et des pauvres, sujets de moins en moins abordés par la fiction et les médias. «On s'est beaucoup interrogé là-dessus. Qu'est-ce qui s'est passé? Je ne sais pas. Ça reste un mystère.»
Un défi
Pour relever le défi de cette adaptation, acteurs et metteur en scène ont donc visionné les documentaires de Pierre Perreault, afin de se remettre en contact avec les préoccupations qu'entretenait le grand cinéaste, sa volonté d'être en contact avec les gens simples.
Sur le fond, les choses n'ont guère changé, c'est seulement que le pouvoir est plus sournois, subtil et multiple de nos jours, croit Brigitte Haentjens. «L'ennemi n'est plus manifeste comme autrefois. Mais l'oppression est au coeur, quoi qu'on en dise et on en veule, de l'histoire du Québec : religieuse, politique, langagière...»
Les mécanismes de l'oppression ont changé, ils se sont parés d'habits plus respectables, mais ils sont toujours omniprésents. Cette valorisation de la réussite matérielle, au détriment de valeurs plus humaines, «c'est ce que j'appelle la las vegarisation de la société. Plus c'est gros, plus il y a des sous, plus il y a de trucs; pour véhiculer quoi? Souvent, du vide, une vacuité de sens!»
La pièce s'avère particulièrement pertinente pour nous éclairer sur nos comportements. Woyzeck traduit sa douleur intérieure par la mise à mort de ce qui lui est le plus cher, mais est incapable de se révolter malgré les brimades et les humiliations qu'il subit. «À force d'intérioriser une violence et une humiliation qui sont dirigées contre toi et que tu ne peux réinjecter dans un mouvement collectif, tu es isolé. C'est ce qui se passe aussi aujourd'hui et se traduit par la délinquance, estime Brigitte Haentjens. L'entraide et la solidarité ont disparu.»
Dans ce contexte, la pertinence de Woyzeck ne se dément pas au fil du temps, croit la metteure en scène. «Je m'intéresse aux textes qui brassent. Du divertissement, il y en a assez comme ça. Et je ne suis pas intéressée à quelque chose qui ne me défie pas. La virulence du propos m'interpelle. Woyzeck est une occasion d'apprendre plein de choses que j'ignore, de travailler sur des univers qui me sont étrangers. C'est un théâtre qui chevauche la condition sociale et la condition intime. Et j'aime particulièrement le fait que se côtoient les registres, que ce soit à la fois tragique et grotesque. L'écriture est fabuleuse, elle va droit aux choses.»
Pour traduire cette virulence, Brigitte Haentjens a choisi, comme à son habitude, de mettre l'accent sur le jeu physique. «C'est toujours chorégraphié et extrêmement physique. Le plateau est nu, il n'y a rien.» Le spectateur n'a d'autre choix que de porter son attention sur le texte.
Il est particulièrement fascinant de relever, à 173 ans de distance, la prescience de Georg Büchner. Pour Brigitte Haentjens, l'affaire est entendue : «Büchner était un révolutionnaire.»
Vous voulez y aller?
QUOI : Woyzeck
OÙ : La Bordée
Quand : du 17 au 20 février, à 20h
BILLETS : 22 $ à 30 $
TÉL. : 418 694-9721