Thomas Haden Church, qu'on a vu dans Sideways, a été conquis dès la lecture du scénario de Whitewash, selon le réalisateur Emanuel Hoss-Desmarais.

Whitewash: au coeur de la tempête

Les premiers films sont singuliers, mais ils portent rarement une signature aussi forte que celle qu'Emanuel Hoss-Desmarais a imprimée à Whitewash, tant sur le plan visuel que de l'écriture. Ce qui a séduit autant l'acteur américain Thomas Haden Church que Marc Labrèche. Et qui lui a permis d'obtenir le Prix du meilleur premier film au Festival de Tribeca et une nomination aux prix Écrans pour le meilleur scénario. Entrevue avec un réalisateur très prometteur.
Whitewash est un premier long métrage, mais le réalisateur n'est pas un novice de la caméra : il a réalisé plusieurs centaines de publicités, qui lui ont valu de nombreux prix dans les festivals, et trois courts métrages. Il était prêt à aller «voir ailleurs». Soit le destin d'un homme bon qui commet l'irréparable en heurtant un autre homme avec sa déneigeuse à trottoir et qui fuit la scène du crime en se terrant dans la forêt.
«On a rapidement greffé l'idée qu'il se sent coupable, qu'il perd la tête et qu'il doit gérer la solitude liée à sa culpabilité», explique le réalisateur en entrevue téléphonique. Les circonstances de l'accident sont mystérieuses, tout autant que la relation qu'entretient Bruce Landry (Church), le chauffard, avec sa victime, Paul Blackburn (Labrèche), dont la teneur nous est révélée (en partie) par des retours en arrière. «Ce sont deux antihéros qui ont une trajectoire assez similaire et ils sont à la croisée des chemins. Mais, curieusement, on finit par s'y attacher.»
Dans les deux langues
Le duo vit dans une petite communauté isolée du Québec, pas clairement identifiée, «où il est plausible qu'on parle français et anglais». Ce qui est représentatif d'Emanuel Hoss-Desmarais et de son coscénariste, Marc Tulin. «On a grandi dans les deux langues, on est parfaitement bilingues.»
Mais c'est aussi pour une question pratico-pratique. «La compétition était extrêmement forte [pour du financement] en français, moins en anglais. D'où cette idée d'oeuvre hybride», dans laquelle les personnages passent d'une langue à l'autre.
Ce qui a permis aussi de recruter Haden Church (Sideways, SpiderMan), conquis dès la lecture du scénario. Bien que la plupart du temps, son Bruce Landry est silencieux - ou monologue -, puisqu'il se terre au fond des bois dans sa déneigeuse. La petite machine jaune est «le premier personnage qu'on a eu en tête, avant même la personnalité de Bruce. On voulait une forme d'anthropomorphisme qui lui sert pour transférer sa culpabilité. Mais c'était aussi un piège parce qu'on ne voulait pas refaire comme dans Cast Away (Seul au monde), où il [le personnage joué par Tom Hanks] parle à son ballon.»
Le tournage posait deux défis particuliers : les silences et les conditions hivernales. «Sur papier, il [Bruce] parlait plus. Mais avant le tournage, on s'est dit que ce serait trop s'il marmonnait tout le temps.» Le réalisateur a donc tourné deux versions de chaque scène et préconisé celles qui sont silencieuses au montage. «Ça donne plus de poids aux scènes où il parle.» Même si elles étaient très écrites, il a laissé son acteur improviser, surtout quand il se confie, avec beaucoup de succès.
Emanuel Hoss-Desmarais est emballé par son expérience avec l'homme de 53 ans, tout comme Marc Labrèche, d'ailleurs : «Il [Haden Church] travaille ses scènes. Il a des idées, il les propose, mais il est prêt à en discuter.»
Son physique «de cow-boy texan» aux manières «très attentionnées» a donné beaucoup de relief à son personnage de bon gars au grand coeur - qui boit trop. «Il est juste dépassé par ce qui lui arrive», estime Marc Labrèche. Un peu à l'opposé du Paul Blackburn de ce dernier, un loser assez pitoyable et manipulateur.
Les deux acteurs n'ont pas trop souffert des tempêtes - qui ont dû être recréées par la magie des effets spéciaux. Car la neige joue un rôle prépondérant dans Whitewash. Le réalisateur lui a porté une attention particulière. «On a fait différents tests en haute définition et en pellicule. La pellicule avait une plus grande gamme de blanc, de gris et de noir. C'est pour ça qu'on a tourné en film.»
Une décision qui contribue à l'esthétique particulière du long-métrage, très minimaliste et un peu rêche, tout le contraire de l'aspect léché qu'on peut s'attendre d'un fils de pub. «Dans tous les spectres de la réalisation [de ce film], j'ai voulu explorer les facettes que je n'avais pas essayées dans la publicité.»
C'est pour ça que Whitewash porte la signature d'un auteur.
<p>Whitewash offre à Marc Labrèche la chance de jouer un rôle à contre-emploi, celui de Paul Blackburn, un loser pitoyable et manipulateur. </p>
Marc Labrèche : se reposer de soi
Sept ans après L'âge des ténèbres, de Denys Arcand, Marc Labrèche revient dans un rôle important au cinéma, partageant la vedette à l'écran avec Thomas Haden Church dans Whitewash. L'acteur et fantaisiste est particulièrement heureux de jouer un rôle dramatique qui lui permet «de me reposer de moi-même», celui de Paul Blackburn. Dialogue sur un film qui n'en a pas beaucoup...
Q    Paul est un perdant assez pathétique. Comment vous l'envisagiez?
   À la lecture, c'était assez clair. Mais on a eu des échanges avant parce qu'il fallait s'accorder sur le ton et trouver le juste équilibre. J'aimais cet univers qui n'était pas trop défini, un peu mystérieux et qui était très séduisant. J'y voyais une signature dès le départ et des dialogues savoureux, en phase avec les personnages, et un humour noir.
Q    Ce n'est pas un personnage qu'on associe spontanément à Marc Labrèche, non?
R    Ça m'a fait plaisir d'atterrir dans un genre de personnage pour lequel on ne penserait pas d'emblée à moi. C'est le fun de prendre un break de l'énergie dans laquelle je trempe habituellement. Même chose pour les rencontres, [le réalisateur] Emanuel Hoss-Desmarais en premier lieu. On avait chacun nos raisons d'être emballé par ce film-là : son côté singulier, son ton décalé... C'était bien excitant et agréable de se promener entre le drame et la comédie, ce qui est plutôt rare.
Q    Vous êtes en nomination aux prix Écran pour le rôle de soutien, mais ceux qui vous suivent à la télé risquent d'être surpris...
   Peut-être. J'ai une vie relativement rangée : j'ai besoin, dans mon métier, d'être libertin, d'aventures... Que ça plaise ou non, c'est hors de mon contrôle. On ne vise pas un certain public, comme aux États-Unis, ce serait déprimant. Je comprends qu'on ne peut pas tout jouer : il y a une limite à l'anticasting, sinon ça fait juste nuire à l'histoire. C'est mieux de l'éviter même si on ne peut pas vraiment le savoir. Dans le fond, le meilleur guide, c'est l'instinct et le désir de travailler et d'échanger avec un groupe de personnes.
Q    Jouer en anglais représentait-il un défi supplémentaire?
   Je me sentais relativement bien. Comme je n'avais pas à me faire passer pour un Américain à la langue fluide... [Paul] est comme le paysage du film, entre les deux langues, sur la frontière. En fait, ça devient assez vite agréable de jouer dans une autre langue que la tienne. C'est une petite musique différente qui s'installe. Ça me fait plaisir parce que je me repose de moi-même et c'est parfait. En plus avec un acteur que je ne connaissais pas, c'était formidable.
Q    Est-ce que ça redonne le goût du cinéma?
   On ne me demande pas souvent, mais il y a la télé qui prend beaucoup de place, alors je comprends. Il y a des jeunes auteurs qui me demandent, des fois, de les appuyer quand ils font un dépôt et ça me fait plaisir quand je peux. Je vais peut-être développer quelque chose, j'ai des idées vagues. Mais ça fait du bien de vivre un peu et d'être ailleurs que sur un plateau ou en montage... 
Le film prend l'affiche le 24 janvier.