Dans un coin de la scène, une sorte de cabane Fisherprice géante se réveille, lance des bruits étranges. La boîte de la conscience de Donalda a été ouverte et l'emportera dans la mort.

Viande à chien: tous des marionnettes

Le Théâtre des Fonds de Tiroirs et le Nouveau Théâtre Expérimental tenaient un bon filon quand ils ont décidé de remettre le mythe de Séraphin Poudrier au goût du jour. Juxtaposée à une trame moderne où les tempêtes solaires ont remplacé les orages et où les prêts usuraires se sont transformés en courtage boursier, la fable de Claude-Henri Grignon prouve que plus ça change, plus c'est pareil.
Avec Viande à chien, les auteurs Frédéric Dubois, Alexis Martin et Jonathan Gagnon reviennent à la source d'Un Homme et son péché, pamphlet contre l'avarice publié en 1933. Une voix hors-champ nous résume d'ailleurs l'essentiel du roman au début de la pièce, question de faire oublier les Belles histoires des pays d'en haut.
En 2013, les pays d'en haut sont une quelconque ville de banlieue, que le pingre Séraphin (convaincant Sébastien Dodge) contrôle en étant à la fois maire, prêteur, et redoutable courtier boursier. Sa Donalda (exaltée Noémie O'Farrell), fraîche comme une rose, étouffe dans ce grand espace de scène presque vide et d'une froideur immaculée. Surgit Alexis (Guillaume Baillargeon), photographe hippie qui lui raconte son dernier voyage au sein de la tribu Haïda, qui brûle périodiquement tous ses avoirs pour «retrouver la réalité du monde». Troublée par cette visite et par la tempête solaire qu'on annonce sur le grand écran plat du salon, Donalda sombre peu à peu dans un état mystique et hystérique, hantée par la puissance dévastatrice du soleil. Entre alors en scène une domestique philippine (Louise Cardinal), qui se substitue un peu accessoirement au rôle de Bertine, garde-malade de Donalda.
Symbolique
Dans un coin de la scène, une sorte de cabane Fisherprice géante se réveille, lance des bruits étranges. La boîte de la conscience de Donalda a été ouverte et l'emportera dans la mort.
Jusque-là, l'adaptation se révèle pertinente, à la fois assez proche dans son essence du roman, à la fois assez moderne pour donner un nouvel élan à la fable. Or, la suite devient parfois confuse; la symbolique est riche, mais déconcertante par moments, comme s'il nous manquait quelques clés pour vraiment la saisir. L'écriture à relais expérimentée par les auteurs y est peut-être pour quelque chose.
Message clair
Séraphin, hanté par le fantôme de Donalda (son dédoublement est d'ailleurs un peu confondant), perdra peu à peu les pédales. Son ami Brassard (Jonathan Gagnon) provoquera sa chute. Le message de la pièce, bien qu'un peu trop appuyé, a le mérite d'être clair : on ne peut gagner contre cette machine qu'est devenu le capitalisme.
Le loft froid et clinique dans lequel les personnages évoluent n'est autre qu'une maison de poupées, une sorte de mise en abime de la pièce du même nom d'Henrik Ibsen que Donalda affectionne et cite dans la pièce. La réussite de Viande à chien est dans ce fin décalage qui nous fait sentir comme des petites marionnettes dans ce système devenu bien plus grand que nous. À l'image de ce Séraphin sec au langage dépassé pour qui il faut «marcher droit»... même si ça nous perdra.