Le metteur en scène Frédéric Dubois (devant) a fait confiance à Sébastien Dodge (à gauche) pour tenir le rôle de Séraphin Poudrier dans la pièce Viande à chien. Donalda sera incarnée par Noémie O'Farrell et Alexis Labranche par Guillaume Baillargeon.

Viande à chien au Périscope: l'avare des temps modernes

À la recherche d'un mythe québécois à explorer, Frédéric Dubois, du Théâtre des Fonds de Tiroirs, et Alexis Martin, du Nouveau Théâtre Expérimental, sont tombés sur Séraphin Poudrier. Qui de mieux que l'avare des avares, perdu par son péché, pour éveiller les souvenirs et explorer les affres du capitalisme?
«On a plongé dans le roman Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon, et on y a trouvé des icônes que tout le monde connaissait», se remémore Frédéric Dubois, qui signe la mise en scène de Viande à chien. «Surtout, on a trouvé qu'il y avait un geste pertinent de Claude-Henri Grignon de porter une réflexion sur l'argent - aujourd'hui, on dirait sur le capitalisme -, sur le système qui bouffe et nous pervertit.»
Il ne faut donc pas s'y méprendre : le point de départ de cette création présentée au Périscope à partir de mardi est uniquement le roman de Claude Henri-Grignon. Pas le téléroman Les belles histoires des pays d'en haut, ni la version très romancée de Charles Binamé au cinéma. «Contrairement à ce qu'on pense, dans le roman, il n'y a pas d'histoire d'amour entre Alexis et Donalda. Si les gens s'attendent à voir Donalda manger de la confiture et se faire embrasser par Roy Dupuis, ils seront déçus», avertit le metteur en scène.
En fait, rien n'évoque vraiment l'ambiance du pamphlet de Grignon, si ce ne sont les personnages, leurs traits, et les grandes lignes derrière cette fable sur l'avarice. «C'est très impressionniste, tout n'est pas éclairci, il y a des trucs qui sont très symboliques et on laisse les gens partir avec ça», résume Frédéric Dubois.
Dans cette version transposée où toute la dimension «roman de la terre» est évacuée, Séraphin Poudrier est un courtier à la bourse et sa Donalda vit dans un appartement froid et impersonnel, alors qu'une tempête solaire menace de bousiller toutes les communications sur la planète, et par le fait même le système boursier.
L'éléphant dans la pièce
Sur scène, une cabane qui laisse échapper de drôles de sons conçus par Pascal Robitaille symbolise la fameuse pièce où Séraphin cachait sa bourse dans son avoine. «Il y a quelque chose aussi du passé qu'on voulait garder, de la nostalgie, de l'enfance», illustre Frédéric Dubois. «Ça ressemble à une cabane Fisherprice, et c'est un peu comme l'éléphant dans la pièce. La chose que tout le monde voit, mais que personne ne sait vraiment ce que c'est. C'est une représentation de tout le mécanisme de la finance, qui est là, qui est dans nos vies, et qu'on ne sait plus comment contourner.»
En plus du symbolisme, Frédéric Dubois a opté pour le minimalisme pour raconter la fable moderne sur ce que Claude-Henri Grignon dépeignait comme le pire des péchés, l'avarice. «C'est très léché, très esthétique, je dirais même clinique. C'est froid, c'est minimaliste», décrit le metteur en scène. «On est allés dans la retenue : on joue avec des micros, pour pouvoir garder l'interprétation très proche des acteurs, pour ne pas aller dans une théâtralité qui serait tombée dans le mélodramatique.»
Étonnamment, le personnage de Donalda, incarné par Noémie O'Farrell, est un peu la clé pour comprendre tout l'enjeu de la pièce, expose Frédéric Dubois. Elle est en quelque sorte une métaphore de l'idée du 99 % de gens qui vivent gouvernés par 1 % de gens puissants. «Le personnage de Donalda nous a beaucoup intéressés. Nous voulions savoir pourquoi ce personnage-là, une belle fille intelligente, qui a le goût de vivre, d'avoir des enfants, de construire quelque chose de mieux, pourquoi est-elle détruite aussi rapidement?» s'interroge le metteur en scène.
En fait, même si la pièce loge clairement du côté de l'anticapitalisme, Frédéric Dubois préfère quand même laisser aux spectateurs le soin de se poser cette question : «Séraphin pourrait-il encore être une machine à faire de l'argent aujourd'hui, ou s'il n'y a pas une machine plus grande que lui, plus mystérieuse que lui, et qui est en train de nous bouffer?»
À l'affiche
Titre : Viande à chien
Texte : Alexis Martin, Frédéric Dubois, Jonathan Gagnon
Mise en scène : Frédéric Dubois
Interprètes : Guillaume Baillargeon, Louise Cardinal, Sébastien Dodge, Jonathan Gagnon, Noémie O'Farrell
Salle : Périscope
Dates : du 14 janvierau 1er février 2014
Synopsis : Adaptation moderne de l'histoire de Séraphin Poudrier,l'avare mythique du romande Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché.