Ventre, c'est une réflexion charnelle sur le corps de l'autre, celui où on peut trouver refuge, mais c'est aussi une profonde remise en question sur le passage à l'âge adulte dans une société où les repères sont durs à trouver.

Ventre à Premier Acte: au bout de la nuit

Steve Gagnon a vraiment une plume très intéressante. Avec Ventre, deuxième volet du triptyque commencé avec La montagne rouge (sang), le jeune auteur dramatique livre une pièce au souffle singulier, à la fois poétique et terre à terre. Un voyage au bout de la nuit empreint de lumière.
Le lieu d'expérimentation de cette parole est une histoire quelconque d'adultère entre deux jeunes adultes (interprétés par Marie-Soleil Gagnon et Steve Gagnon lui-même). Elle l'a trompé, il ne s'en remet pas. Elle vient le retrouver une nuit dans un appartement miteux, alors qu'il se vautre tout habillé dans son bain. Elle charge d'abord à fond de train contre lui, contre son refus de répondre à ses appels. Mais elle finit par reconnaître ses torts, et elle s'enflamme sur tout ce qui cloche dans sa vie, dans la société. Au milieu des ruines de leur couple, ils se mettent tranquillement (et littéralement) à nu. «On a oublié de faire vieillir la manière de dire qu'on s'aime», lance très justement le personnage de Marie-Soleil Dion.
Dans une oralité brute, les deux comédiens livrent des envolées lyriques entrecoupées de brusques ruptures de ton, souvent humoristiques, qui nous ramènent illico à notre quotidien.
Marie-Soleil Dion porte la pièce sur ses épaules. Elle joue sur les nuances avec brio dans les nombreux monologues. La comédienne incarne une jeune femme qui veut plus de la vie; elle veut un projet qui se réalise à deux, oui, mais elle veut surtout retrouver un sens du «ensemble» qui fait défaut. «L'auberge du chien noir, c'tu vrai que ça va être ça, notre rassemblement collectif?», s'indigne-t-elle. Amusant clin d'oeil, surtout que Steve Gagnon a joué un petit rôle dans cette émission de télé.
Ventre, c'est une réflexion charnelle sur le corps de l'autre, celui où on peut trouver refuge, mais c'est aussi une profonde remise en question sur le passage à l'âge adulte dans une société où les repères sont durs à trouver. C'est là que le texte de Steve Gagnon touche dans le mille (malgré quelques tics langagiers qui enlèvent parfois un peu de naturel aux répliques).
L'engagement comme antidote
À l'anxiété et au malaise qui rongent la jeune femme, l'auteur propose l'antidote de l'engagement. À deux, dans ce cas-ci. Le jeune homme incarné par Steve Gagnon finit par céder à la proposition de son ex de reprendre. Si on a été un peu agacé de le voir souvent statique et presque muet le long de la pièce, on comprend à la fin que c'était pour mettre en exergue la force de son engagement soudain.
Dans le cynisme ambiant, il fallait avoir de l'audace pour proposer une fin aussi «heureuse» (quoiqu'elle fût un peu raide). On est cependant loin ici d'une finale bourrée de bons sentiments. On ne sait pas si les protagonistes réussiront à réparer suffisamment les pots cassés. Mais ils ont fait un choix. Et c'est déjà assez pour repousser la noirceur encore un peu.
Ventre est mis en scène par Denis Bernard et produit par le Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline. À Premier Acte jusqu'au 1er février.