Une nuit à Québec 5

La nuit à Québec, de 3:10 à 4:45
>> 3:10
UNE MAISON CLOSE, QUELQUE PART AU CENTRE-VILLE
Une «maison close» dans une zone sans habitation du centre-ville. «Close». Drôle de mot pour un lieu ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Une lumière chaude filtre par les fenêtres, mais rien ne trahit la nature du lieu. Un bordel discret. Je pousse la porte. Une réception avec un bureau, un écran d'ordinateur, une chaise libre. Je n'entends ni musique ni émois. Pas de filles, mais je vois un homme passer furtivement devant la porte qui donne accès aux salons derrière. Torse nu, cheveux gris, une serviette blanche autour de la taille. «C'est la première fois que vous venez ici?» Le réceptionniste a posé la question, mais savait la réponse. Il m'a écouté avec courtoisie, mais a été intransigeant. Il ne me laissera pas aller plus loin. Je m'en serais douté. Je ne verrai pas ce soir-là les chambres ni le salon avec les divans où attendent les filles, parfois jusqu'à une quinzaine. Ni le parloir où s'assoit le client pendant que les filles défilent une à une pour quelques secondes de speed dating : «Bonsoir, moi, c'est Élise.» J'ai été escorté vers la sortie. Dehors, j'ai croisé une fille que son chauffeur venait de déposer. Quand elle a su ce que je cherchais, elle s'est offerte. Pour une entrevue, je veux dire. Je lui ai glissé ma carte professionnelle. Elle m'a texté quelques minutes plus tard. «Si à 3h45 il n'y a rien eu... je vais aller te rejoindre au Tim Hortons sur Charest.» J'ai noté qu'il n'y avait pas de faute et qu'elle savait accorder ses participes passés. Lorsqu'elle m'a rejoint au Tim Hortons, je lui ai montré le policier en uniforme près de la porte; lui ai offert d'attendre ou d'aller ailleurs. Elle a décliné. Pourquoi se cacherait-elle? Ce qu'elle fait est légal, dit-elle, et elle n'en a pas honte. Elle venait de se faire cinq clients cette nuit-là. Sept la nuit précédente. Quinze à vingt minutes en moyenne. Des habitués, des visiteurs. Les plus jeunes ont 18 ans, les plus âgés 55, évalue-t-elle. Elle me montre, sur son cellulaire, un registre détaillé de ses revenus et de ses dépenses de la semaine. Une fille structurée. Les règles de l'agence son strictes. Ni drogue ni alcool pour le client ou la fille. Un client trop amoché est refusé à l'entrée. Lorsqu'elles se déplacent, les filles doivent se rapporter dans les cinq minutes, sinon le chauffeur entre voir. Des infirmières du CLSC passent une fois par semaine pour des tests de dépistage et des vaccins. L'univers qu'elle décrit est très différent de l'idée qu'on se fait de la prostitution, avec des filles ou des garçons mal en point, intoxiqués, à la solde de proxénètes ou victimes de violence. Elle dit avoir toute la liberté de refuser des clients ou d'interrompre la rencontre si elle change d'idée. Il lui arrive ne pas être touchée ou de ne pas même se déshabiller si le client ne veut que parler. Elle mentionne la pyramide des besoins de Maslow. Les siens et ceux de ses clients. Elle confie avoir toujours «couché beaucoup». Par plaisir. Alors, pourquoi pas aussi pour l'argent? Elle me parle de «dignité». «J'ai de l'estime de moi. Le gars me choisit, me dit : "T'es belle, t'es bonne."» Elle a 27 ans. Est dans le métier depuis trois ans, le quittera lorsqu'elle aura ramassé ce qui lui faut pour lancer une entreprise. C'est elle qui a offert ses services à l'agence d'escortes. «J'ai jamais sucé le boss, je ne l'ai même jamais rencontré», dit-elle. Elle avait accepté de me rencontrer pour briser des préjugés sur la prostitution et plaider qu'il est possible de faire ce métier avec une certaine classe. Nous avions fait le tour. Qu'aurais-je pu vouloir savoir de plus? En me retournant vers la fenêtre, j'ai vu qu'il faisait clair et que le ciel était rouge.  François Bourque
>> 3:45
SOUS UN VIADUC, AUTOROUTE 20
Poc, poc, poc, poc, poc. Deux hommes, munis chacun de leur marteau, cognent en dessous d'un pont d'étagement qui surplombe l'autoroute 20 à Lévis, comme le ferait un médecin sur le genou d'un patient pour tester ses réflexes. Ils sont à la recherche des sons plus creux, qui signifient que la structure s'est désagrégée et que des morceaux de béton pourraient s'effondrer sur une voiture si l'on n'intervient pas. Un troisième ouvrier «opère» avec son marteau-piqueur dans les zones sensibles. Des morceaux, parfois gros comme une manette de jeux vidéo, tombent par terre et sont balayés et pelletés par deux autres employés de Transports Québec. Je les appelle les «docteurs de viaducs»; ils trouvent ça drôle. L'opération qu'ils exécutent tous les ans ou tous les deux ans laisse des marques. Mais, contrairement à ce que l'on pourrait penser, une structure de béton qui laisse voir son armature, tellement elle est grugée de l'extérieur, est en meilleure santé que celle qui paraît intacte à l'oeil nu, mais qui est rongée de l'intérieur. Marie-Pier Duplessis
>> 4:00
À TRAVERS LES JOURNAUX, RUE NEWTON
Vendredi 14 juin. Le dernier jour d'une session parlementaire fort animée à l'Assemblée nationale. C'est dans un parc industriel de Québec, pendant le premier quartile du jour, que se prépare la période des questions. Pas de ministres, pas d'attachés politiques ici. Que les lecteurs professionnels de Communication Demo qui scrutent à la loupe chaque quotidien publié au Québec pour confectionner des revues de presse sur mesure pour la plupart des ministères et des organismes gouvernementaux. Ces six sérieux personnages explorent entre 0h et 6h un bon millier d'articles. La matière première est cueillie directement à l'imprimerie et envoyée illico aux bureaux de la rue Newton - même les éditions montréalaises se tapent l'autoroute - pour être numérisée et photocopiée. Pas le temps d'attendre la version électronique! Commence la valse des Post-it, sur lesquels sont indiqués les noms des clients potentiellement intéressés par le papier lu. Deux codeurs entrent le tout dans un pigeonnier virtuel. Petite vérification par mots-clés pour s'assurer qu'aucune bombe médiatique n'a été oubliée, et la pile de textes personnalisée est transmise au client entre 6h et 7h. «Si un client est en première page et ne le sait pas, ça peut être très grave pour lui», souligne Jean-François Beaudoin, chef de production. Ce jour-là, la lettre de Pierre Paquette, ancien député du Bloc québécois qui critique le manque de transparence du Parti québécois dans Le Devoir, sera reprise par les libéraux dès les premières secondes de la période des questions. Belle leçon d'humilité pour les journalistes...  Annie Morin
>> 4:20
AVEC UN LIVREUR DE NUIT, RUE ARAGO EST
«Au pire, ce sera un vol. Moi, ça fait deux jours que j'ai pas mangé. Faque, je garde le lunch, pis tu décalisses!» La pression monte entre le livreur du Casse-Croûte Pierrot, Sébastien Muise, et ce client qui refuse de régler la facture pour le repas qu'il vient de se faire livrer dans un appartement du quartier Saint-Roch. Dès notre arrivée, la machine de paiement par débit refuse à quelques reprises de conclure la transaction avec la carte de l'affamé, un jeune homme au crâne d'oeuf et pas plus haut que trois pommes. «J'étais convaincu que mon boss avait déposé ma paye!» fulmine-t-il. Dès lors, lui et un de ses amis entreprennent des négociations d'une vingtaine de minutes pour convaincre le livreur de leur laisser la commande. Ils ont le gros bout du bâton, car Sébastien leur avait remis leur repas dès le premier contact. «On va aller payer demain, on peut bien prendre une entente de paiement avec toi», lance l'autre homme. «De toute façon, tu vas jeter la bouffe, faque, ça change rien pour toi.» Sébastien répète qu'il doit repartir avec la bouffe s'ils ne la payent pas. Le petit ferme alors la porte. Sébastien tente bien de la bloquer avec son pied, mais le voleur joue aux gros bras et bombe le torse. Le livreur abandonne. Une plainte est déposée à la police.  Matthieu Boivin
>> 4:45
RUE DÉSERTE, LAC-BEAUPORT
Au sommet d'une colline qui surplombe le lac et les maisons cossues, Sophie et Moogly, un adorable braque allemand, se suivent au pas de course. Comme tous les matins, ou presque, elles s'élancent dans l'air frais pour une boucle de 10 kilomètres, tout en pentes et en courbes. Une heure pour faire le vide et mieux faire le plein. Dix kilomètres pour relaxer et équilibrer la pression. Une heure pour soi quand chéri et le reste du quartier sont encore endormis. Dix kilomètres pour pouvoir manger du gâteau sans remords. C'est Sophie qui le dit. C'est même la toute première raison qui l'a amenée à enfiler ses souliers de course, il y a six ans. En un clignement de paupières, le ciel est passé des tons de pastel au blanc lumineux. J'essaie d'avoir un bon rythme, mais force est d'admettre que j'ai ma nuit dans le corps. Moogly nous a depuis longtemps abandonnées pour les marmottes du coin. Tant qu'à trottiner, aussi bien aller chasser, qu'elle se dit. Sophie, elle, est fraîche et pimpante, comme la journée qui commence. Voilà Moogly qui revient, toujours avec des fourmis dans les pattes. Je laisse mes compagnons filer. Il faut se faire une raison. Au sommet d'une colline qui surplombe le lac et les maisons cossues, Sophie et Moogly réveillent le voisinage au rythme de leurs pas sur la chaussée. De bon matin...  Sophie Grenier-Héroux