Une maille à l'endroit, une maille à l'envers

Je ne devais pas écrire une chronique sur Monique Laquerre. Son fils Gaétan m'a envoyé un courriel pour me dire que sa mère de 86 ans aimerait beaucoup que je lui rende visite, la dame écrit de la poésie. Il m'a envoyé un poème sur une corde à linge, je l'ai trouvé joli, je suis allée faire un tour lundi matin.
Je lui ai apporté des tulipes en pot.
Monique m'a parlé de ses poèmes, elle en a écrit 25, elle les consigne dans un petit carnet avec une couverture foncée, il y a «Weston», la marque de pain, écrit dessus. C'est à l'image de ce qu'il y a dedans, sans prétention.
C'est à l'image de Monique aussi. La dame a élevé cinq enfants, quatre garçons et une fille, elle a pris soin de son mari pendant 20 ans, il est décédé du Parkinson il y a sept ans. Chaque automne depuis, elle participe à la marche du Parkinson. Elle apprend tranquillement à vivre sans lui, pour elle.
«Mais ce n'est pas ça qui reste. Ce qui reste, ce ne sont pas les choses qu'on fait pour soi, ce sont les choses qu'on fait pour les autres.»
Monique vit à Limoilou depuis 58 ans, dans le même logement depuis 47 ans. Elle occupe le rez-de-chaussée, sa fille habite au troisième. Quand elle a accouché de Ginette, Monique a aligné sur sa corde à linge tout le linge rose de la maison. «Mes voisins ont vu ça, ils ont su que j'avais eu une fille...»
C'était avant Facebook.
Elle s'est remise à l'écriture depuis quelques années, ça lui permet de regarder en arrière et en avant en même temps. «J'ai gardé l'émerveillement, je l'ai encore, même à 86 ans. Et je rêve encore. Il ne faut jamais arrêter de rêver.» Chaque fois qu'elle fait du ménage, elle trouve des bouts de papier avec de petites phrases dessus, des réflexions, des fragments de poèmes. «Il y en a partout...»
Elle a écrit un poème sur sa «berçante», toujours dans un coin de la cuisine, sur ses rides, les «plis du temps», sur son permis de conduire qu'elle a perdu à 78 ans, «un deuil». Elle en a écrit un sur le monde qui rétrécit à mesure qu'on vieillit, qui finit par n'être délimité que par les contours de son lit. «Ça, c'est vrai, madame, vous allez voir. Je n'ai pas hâte d'être rendue là.»
Elle n'a pas peur, elle croit en Dieu.
Elle vient de se remettre au tricot aussi, elle fait des carrés de laine pour un organisme qui les assemblera et qui en fera des couvertures. «C'est pour envoyer dans des pays en développement.» Elle est allée chercher une quinzaine de carrés de toutes les couleurs, les a déposés sur la table.
«Chaque fois que je tricote un carré, il y a une émotion que je vis en même temps. Des fois, c'est de la tristesse, de la joie, de l'inquiétude. Je vais écrire l'émotion que j'ai vécue avec chaque carré et, quand ils seront assemblés, ça fera une couverture qui aura toute une histoire, pleine de toutes ces émotions.»
La vie, c'est un peu ça, une maille à l'endroit, une maille à l'envers.
Monique veut aussi fabriquer des coussins pour ses enfants. Elle a encore dans sa penderie des chandails de laine de son Fernand, elle les détricotera bientôt pour les retricoter en coussins, elle en donnera un à chacun de ses enfants. «Ça leur fera de beaux souvenirs de leur père...»
J'espère que ce n'était pas une surprise.
Nous avons discuté pendant une bonne heure, je n'ai pas pris de notes, contrairement à mon habitude. Quand je suis sortie de chez elle, j'ai écrit des phrases sur un petit bout de papier trouvé au fond de ma sacoche. Des trucs dont j'avais le goût de me rappeler plus tard, quand je serai rendue là. Ça a donné une chronique, finalement.
Et puis, tenez, je vous laisse sur ce poème qui m'a donné le goût d'aller frapper à la porte de Monique. 
«Depuis très longtemps
J'étends
Sur une corde à linge écologique
Bien accrochée
À un gros poteau d'Hydro
Par ordre de grandeur
Et de couleur
Sur un fil de fer
Entre ciel et terre
Ma vie est exposée
En toute humilité
Bobettes, chaussettes
Débarbouillettes, serviettes
Grands draps
Tout est là bien aligné
Sur une corde oubliée ou tolérée
Dans ma rue
Il n'y en a plus
Les temps ont changé
Le soleil vitaminait
La brise adoucissait
Aujourd'hui on doit se crémer
Pour se protéger des rayons UV
Le Fleecy remplace le vent
Comme adoucissant
La nature est dénaturée
Mars est programmé
Pour être explorée
Sur la Lune on roule
Mais la Terre perd la boule»