Une dame très riche

Mon plus vieux a cinq ans, n'en finit plus de faire sa liste de cadeaux pour Noël. Une tortue, des Playmobil, des Lego, ça change tous les jours. À cinq ans, le fils de Lise Vallières a répondu ça à sa maman qui lui demandait ce qu'il voulait : «Rien, j'ai tout ce que je veux. Tu es mon cadeau.»
Si c'était une scène de film, je trouverais ça hyper mignon, mais aussi invraisemblable que James Bond dans Die Another Day quand il saute dans un hélicoptère à partir d'un avion en flammes. Ce n'est pas une scène de film. Un garçon de cinq ans qui ne veut rien à Noël, on voit juste ça dans la vraie vie.
Le fils de Lise, Maxime, n'avait pas grand-chose, dans le sens matériel s'entend. Sa mère venait de quitter un homme alcoolique, n'avait pas de boulot, pas d'argent. Elle était sur l'aide sociale, se retrouvait dans la rue, avec un enfant et absolument rien devant. Maxime n'aurait pas eu de cadeau, anyway.
Il avait compris.
La mère de Lise a acheté un motel à Beauport, Lise a travaillé là pendant cinq ans. «J'ai travaillé, travaillé, travaillé. On ne faisait pas d'argent, mais comme je restais dans une petite maison attenante au motel, je pouvais être présente pour mon fils. C'était important.» Puis, son père a vendu le motel. Patapouf.
«J'ai été serveuse un bout de temps, puis j'ai rencontré un entrepreneur qui m'a proposé de venir travailler pour lui. Ça adonnait bien. On s'est mariés, il s'est révélé violent. À la première claque, je l'ai emmené en cour, j'ai maintenu la plainte.» Retour à la rue, sur l'aide sociale, avec rien sauf son Maxime. Il a presque dix ans.
Du jour au lendemain, elle passait d'une grosse maison cossue de Pont-Rouge à un sous-sol dans Saint-Pie X. «Au lieu de voir la rivière, je voyais les pneus des autos stationnées. Au lieu d'un grand ailleurs, j'aimais mieux un petit chez-moi.» À partir de là, elle travaille comme secrétaire. Elle est bilingue, a son cours classique, présente bien. Chaque fois qu'elle perd sa job, elle en trouve une autre.
Elle a gardé toutes ses lettres de recommandation, me les a montrées. Je les ai lues. Pas vu de formules creuses où on lit bon débarras entre les lignes. Lise était une bonne employée, elle était au bon endroit au mauvais moment.
«Là, je commençais à être tannée.» Ça lui a pris trois ans, je me serais tannée bien avant. Lise s'est inscrite à un cours d'assurance vie, elle a trimé dur. «J'étudiais toute seule chez moi avec une lampe trois boules. Quand j'ai fini, quand j'ai eu mon certificat, je dansais avec Maxime dans mon sous-sol!»
Elle a vendu de l'assurance pendant quelques années, faisait sa petite affaire. Des fois, son propriétaire la dépannait en gardant Maxime, des fois, c'est elle qui rendait service à d'autres voisines. «Dans l'immeuble où j'habitais, ça devait être 70 % de mères seules.» Lise se souvient d'un petit voisin qui a frappé chez elle. Il n'avait pas dîné. «Il n'y avait rien dans le frigidaire, juste de la bière.»
L'argent rentrait, il sortait aussi. «Le contexte économique est devenu difficile, il y a eu beaucoup de gens qui ont annulé leur police. Je devais les rembourser, mais je n'avais plus l'argent. Je me suis ramassée avec beaucoup trop de choses à rembourser.» C'est la faillite. Et l'aide sociale, encore.
«Là, on pédale. J'ai 53-54 ans, j'envoie des C.V., je fais des entrevues. On ne veut plus m'engager, je suis trop vieille. J'ai voulu vendre des voitures, il n'y a rien que je n'ai pas essayé». Elle a même failli garder un prisonnier chez elle. «Un pédophile.» Ça vous dit à quel point elle était mal prise. Et combien elle voulait s'en sortir.
Elle a achalé les fonctionnaires de l'aide sociale pour suivre un cours d'informatique, elle l'a obtenu. «J'avais 57 ans, pas une cenne, pas de crédit». Elle a décroché son diplôme en 2001, a été embauchée chez Desjardins pour vendre de l'assurance vie au téléphone, le soir. Personne ne veut faire ça. «Ils m'ont embauchée à 58 ans, je suis devenue la meilleure vendeuse qu'ils n'avaient jamais vue!»
Vous auriez dû voir ses yeux quand elle m'a dit ça.
Et ça aussi. «Moi, qui arrivais de l'aide sociale, j'ai gagné tous les prix qu'il y avait à gagner. J'avais la chance de gagner ma vie. C'est pas croyable ce que j'ai vendu comme assurance! Je me suis valorisée, je n'en revenais pas, je flottais, tout allait bien. J'avais un méritas à toutes les années, jusqu'à ma retraite à 65 ans.»
Elle a obtenu une carte de crédit à 60 ans, «à 250 $ au début», a rebâti son crédit et sa vie. À 71 ans, elle profite de la vie dans un petit logement décoré avec goût, pas loin du Colisée. Ce qu'elle dit à ceux qui sont sur l'aide sociale? «Demandez de l'aide, suivez des programmes, demandez un logement subventionné. Quand on n'a pas d'argent, on n'est pas marqué au fer rouge.»
Elle a tout fait ça, en plus du bénévolat. «Dans mes périodes les plus sombres, quand j'étais vraiment mal prise, j'ai fait du bénévolat avec des femmes en détresse. C'est drôle à dire, mais c'était valorisant, je voyais des gens pires que moi.» Et ces femmes-là voyaient une femme qui bûchait pour s'en sortir.
Quand elle regarde derrière, ce qu'elle ne fait pas souvent, elle ne regrette rien. Elle ne regrette pas d'avoir quitté un riche mari, gentil, pour le père de Maxime. «Ça a été une grave erreur, mais j'ai eu un fils merveilleux. Le fil conducteur dans ma vie, c'est lui. Il fallait que je l'élève, ce fils-là, c'était ma priorité.»
Maxime a grandi, est parti de la maison. Aujourd'hui, il travaille en informatique, gagne un bon salaire. «Il me remercie aujourd'hui, il m'a dit que j'étais un exemple pour lui. Il comprend la valeur de l'argent, l'importance de l'effort.» C'est le plus beau cadeau qu'elle pouvait lui faire.