Le pénitencier de Donnacona

Un agent du pénitencier de Donnacona tweetait des infos sur son boulot

Depuis près de deux ans, un agent correctionnel du pénitencier de Donnacona utilisait son compte Twitter pour raconter les interventions de son service auprès des détenus. La pratique est proscrite dans ce milieu hermétique mais le grand patron de Service correctionnel Canada, Don Head, était lui-même abonné au fil de son employé délinquant.
Quelques <em>tweets</em> de Ygarneau01
Le gardien a fait son apparition sur le réseau social le 2 mai 2011 sous le pseudonyme Ygarneau01 en invitant ses abonnés à voter «conservateur». Le 9 juin suivant, Yan Garneau tweete ceci : «Bonne semaine de travail pour les CX [agents correctionnels] de Donnacona avec plusieurs recours à la force.»
C'est en mars 2012 que le délégué du syndicat local commence à révéler des informations quotidiennes sur son boulot. «Isolement cellulaire dans le secteur 119 suite à l'agression de hier soir et la fouille de 2 rangées ce soir», écrit-il le 11 du mois, avant de renchérir : «Plusieurs incidents majeurs cette semaine et le décès d'un détenu ce soir les agents correctionnels de Donnacona ont été professionnels.»
À la fin mars, il précise même qu'une intervention se prépare à 7h45 alors que les détenus ont passé la nuit «dans le gym». Début avril, la tweetosphère est informée que trois officiers ont été blessés lors d'une altercation, dont un plus gravement et que deux autres ont été aspergés d'un «liquide corporel». Le 20, Yan Garneau affirme que «deux détenus agresseurs» sont transférés à l'USD, soit l'Unité spéciale de détention de Sainte-Anne-des-Plaines.
Un avertissement?
Six jours plus tard, en plein conflit étudiant, l'agent adresse ses encouragements au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). «Lâchez pas les gars et les filles gardez le contrôle de la ville contre les casseurs», écrit-il. Au fil du mois suivant, il décrit les agents chimiques employés lors des interventions et les armes retrouvées, comme des pics artisanaux, ou encore celles utilisées par les détenus, comme une barre de fer ou encore un bâton de hockey.
À la fin mai, Yan Garneau apprend à ses abonnés qu'il a des billets pour Roger Waters. L'un d'entre eux, prison4, semble trouver l'information futile, ce à quoi l'agent répond : «Que veux-tu mes autres tweets étant supposément problématiques mais ils racontaient la vérité sur notre travail quotidien».
Si Ygarneau01 demeure actif, ses interventions sur Twitter sont moins révélatrices pendant une longue période. Il reprend du service en février 2013, un mois occupé pour les agents correctionnels, semble-t-il. C'est le 16 mars qu'il écrira son dernier message décrivant son travail, journée où des gaz ont été utilisés pour faire cesser la bagarre au pavillon H.
Le compte a été fermé mardi vers 16h30, après que Le Soleil eut réussi à joindre le principal intéressé. Au bout du fil, Yan Garneau explique que ses tweets visaient à décrire les situations «qu'on vit comme agent correctionnel». Il sait d'emblée qu'il s'expose à des sanctions disciplinaires et affirme qu'il mettra fin à ses activités sur le cyberespace.
«Je pensais que c'était juste les gens abonnés à mes tweets [qui y avaient accès]», renchérit-il, visiblement surpris d'apprendre que son compte était 100 % public. Ygarneau01 comptait 52 abonnés, majoritairement des employés du Service correctionnel du Canada (SCC) mais aussi son dirigeant, le commissaire Don Head.
Celui-ci avait d'ailleurs transmis un courriel le 3 février dernier à tout le personnel du SCC dans lequel il rappelle les lignes directrices sur la création et l'utilisation d'un compte de médias sociaux pour les fonctionnaires fédéraux. Il est notamment écrit que seuls les porte-parole peuvent échanger de l'information «approuvée» avec le public via un compte officiel. «À moins d'être déjà accessible au public, l'information liée au travail ne devrait pas être communiquée au moyen de médias sociaux», ajoute-t-on.
Appelé à réagir aux tweets de M. Garneau, le porte-parole du SCC Jean-François Cusson nous renvoie à ces directives. «Si un employé ne respecte pas les normes énoncées dans ces politiques, des mesures correctives et parfois disciplinaires peuvent en résulter. La sécurité du public, du personnel et des détenus est notre priorité», conclut-il.
Principe élémentaire
Selon le criminologue et professeur adjoint à l'École de service social de l'Université Laval François Fenchel, l'agent correctionnel a enfreint «un principe de sécurité de base» même si aucune information très sensible ne semble avoir été communiquée.
«Toute information qui n'est pas approuvée est potentiellement dangereuse», ajoute celui qui n'ose pas s'avancer sur les motifs de Yan Garneau.
M. Fenchel rappelle cependant que les faits rapportés dans les médias sociaux ne sont pas toujours conformes à la réalité. Le professeur adjoint au Département de criminologie de l'Université d'Ottawa, Justin Piché, croit de son côté que le public devrait davantage être mis au courant de ce qu'il se passe dans les pénitenciers et estime que les tweets de l'agent correctionnel fournissaient des informations précieuses à cet égard.
M. Piché précise toutefois qu'il n'encourage personne à briser la loi ou à désobéir à ses patrons.