Dans son travail, le chauffeur André Gagné aurait besoin de quatre bras, trois paires d'yeux, deux cerveaux, en plus du diplôme de psychologue, de travailleur social, d'éducateur spécialisé, de médiateur et de conciliateur.

Un travail multitâches

Quatre bras, trois paires d'yeux, deux cerveaux, en plus du diplôme de psychologue, de travailleur social, d'éducateur spécialisé, de médiateur et de conciliateur, c'est un aperçu des aptitudes et attitudes que devrait avoir tout conducteur d'un autobus d'écoliers. Sans oublier le permis de classe 2!
C'est ce que décrit en d'autres mots André Gagné, chauffeur d'autobus pour Autobus Laval depuis 28 ans. Il doit tout voir sur la route, autour du véhicule et surtout dans l'habitacle. La sécurité de ses passagers, des petits de la maternelle jusqu'aux grands du secondaire, est au centre de ses préoccupations. Une seconde de distraction, et c'est la catastrophe. «Lorsqu'on remplit un formulaire, il est possible d'effacer une erreur. Dans l'autobus, je n'ai pas le droit à l'erreur. La sécurité des enfants passe avant tout.»
Pendant qu'il répond au journaliste, il garde un oeil sur la route. Les enfants qui pensent qu'il ne les voit pas à cause de la présence du journaliste et du photographe se font rappeler à l'ordre sur un ton calme et ferme. «Je ne peux pas être leur ami. Mais je dois savoir comment réagir selon les circonstances. Je décèle rapidement les petits groupes capables d'exploser et je sépare les éléments perturbateurs. Je leur donne le choix entre se calmer ou se voir assigner une place ailleurs qui ne leur plaira probablement pas.»
Faire la discipline dans le véhicule n'est pas une mince affaire, mais André Gagné sait autant user de fermeté qu'employer des attitudes conciliantes. «Au début de l'année, nous apprenons à nous connaître, raconte-t-il. Ils testent mes limites. Les jeunes apprennent rapidement les balises à ne pas dépasser.» Les cas problèmes peuvent faire l'objet d'avertissement de la part de la commission scolaire et de mesures disciplinaires allant de quelques jours à quelques semaines d'expulsion.
Il connaît les élèves par leur nom. Il sait exactement à quel endroit chacun embarque ou débarque. Il note les absences. À l'école, il ne laisse débarquer personne tant que le professeur ne le dit pas. Même chose pour le départ.
Respect des feux rouges
Sur la route, il doit se méfier des automobilistes et des cyclistes. «Vous n'avez aucune idée de ce que les gens peuvent faire pour éviter d'être derrière l'autobus.»
Un jour, un jeune conducteur a dépassé l'autobus par la droite, entre la sortie du véhicule et le bord de la rue, pendant que les feux rouges clignotaient. N'eût été la vigilance de M. Gagné, un enfant aurait pu être frappé mortellement. 
Les cyclistes utilisent aussi cette tactique dangereuse, mais le conducteur d'expérience, en les apercevant dans le rétroviseur, fait en sorte de leur bloquer passage en positionnant l'arrière du véhicule sur le bord de la chaîne de rue en guise de mur de protection.
Toutes les semaines, des automobilistes ne respectent pas les clignotants. Ce fut le cas lors de l'entrevue. Quatre véhicules qui devaient voir les signaux depuis une bonne trentaine de secondes sont passés sans jamais s'arrêter. «Je ne peux rien faire, sauf m'assurer que les enfants puissent sortir en toute sécurité. Lorsque je klaxonne pour signaler la faute, ou bien les conducteurs m'engueulent ou ils me font des gestes impolis.»
Un jour, un véhicule le suivait et voulait qu'il s'arrête. Pas question d'agir ainsi. Il ne connaît pas les parents. Alors, l'enfant ne débarquera qu'à la maison.
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Une vie sauvée
La sécurité n'est pas une obesssion, mais un obligation dans toutes circonstances. André Gagné a même son certificat de secouriste.
La sécurité n'est pas une obsession, c'est une obligation de tous les instants pour André Gagné. Un jour, en 2015, alors qu'il vient tout juste de quitter l'école. À l'arrière, les enfants s'agitent et crient : «Monsieur! Monsieur! Arrêtez-vous!» Il ne peut le faire à moins d'une urgence.
Quelques secondes plus tard, une fillette part de l'arrière du véhicule en titubant. Il doit s'arrêter absolument pour la reconduire à son siège, car les sièges des autobus d'écolier sont l'équivalent de la ceinture de sécurité en cas d'accident.
Une fois l'autobus stationné de manière sécuritaire. Le visage de la jeune fille a changé de couleur. «Allergie ou obstruction? Je fais quoi?» Il demande aux autres enfants si elle a mangé quelque chose. Une gomme. C'est clair, il doit pratiquer la manoeuvre de Heimlich. Une fois, deux fois, cinq fois. Au sixième essai, la grosse gomme du type casse-gueule roule sur le plancher. La police arrive, son patron aussi. L'ambulance est en route. La fillette a eu la vie sauve à cause de la présence d'esprit du conducteur qui a une formation de secouriste.
«Je devais agir rapidement. Je me demandais si je serais poursuivi pour attouchements pendant la manoeuvre, car nous n'avons pas le droit de toucher aux enfants.» Pourtant, tout démontre qu'il a pris la bonne décision dans les circonstances.
Il finira son parcours du midi, mais il prendra congé le reste de la journée pour reprendre son calme. Les émotions sont fortes, mais il a sauvé une vie.