Blessé à la jambe à la fin de la guerre, Jos Pearson a séjourné près d'un an dans un hôpital anglais.

Un tabou nommé Chérisy

Dans les derniers mois de la guerre, alors que le 22e bataillon n'est plus que l'ombre de lui-même, environ 700 de ses membres prennent part à la bataille du village français de Chérisy, dans le Pas-de-Calais. Seulement 39 hommes ressortiront indemnes de l'assaut, une raclée pour les Canadiens français au front.
L'historien Carl Pépin affirme sans hésitation que Chérisy est tabou chez les militaires, non seulement parce que le 22e s'est fait anéantir après une défaite cuisante, mais aussi parce qu'il y a eu beaucoup d'erreurs tactiques commises les 27 et 28 août 1918, comme celle d'attaquer en plein jour plutôt qu'à l'aube.
Au cours de l'été, les Alliés mènent une série d'offensives, c'est la «bataille des 100 jours». Le but ultime? Défoncer la ligne allemande de fortifications nommée «Hinderburg». Le 22e se voit confier la tâche ingrate de prendre le secteur considéré comme le plus dangereux, soit le village de Chérisy, situé à quelques kilomètres à l'est d'Arras.
Pour mener l'assaut, les 650 soldats - dont environ 20 % sont des conscrits - sont encadrés par 23 officiers qui tombent tous au combat. Du nombre, il y a notamment le futur gouverneur général du Canada, le major George Vanier, qui perdra sa jambe droite. Les quelques membres du 22e encore aptes au combat se cachent à l'intérieur de trous d'obus non loin des Allemands. Parce qu'il est le plus haut gradé encore en vie, le sergent Joseph (Jos) Pearson, originaire de Mont-Joli, prendra la tête du commandement.
Mais la structure hiérarchique de l'époque l'empêche d'ordonner un repli. C'est le commandant du 24e bataillon qui se bat non loin, William Hew Clark-Kennedy, qui vole au secours des Canadiens français et les sort de leur très fâcheuse posture. Ce dernier recevra la plus haute distinction militaire, la Croix de Victoria, pour avoir gardé la cohésion des hommes et improvisé un nouveau bataillon mixte.
Si l'objectif est atteint, celui-ci est perdu le lendemain, ce qui fait dire à l'historien Carl Pépin qu'il s'agit d'un des pires désastres militaires de l'histoire de la province depuis la bataille des plaines d'Abraham, même si les récits de l'époque parlent plutôt d'une victoire coûteuse. Il s'indigne que Chérisy ait sombré dans l'oubli d'autant plus que le Cimetière Québec, situé près du village et où reposent les hommes tués pendant l'assaut, est difficile d'accès et peu fréquenté.
Raymond Pearson partage son opinion. «Avec les chums qu'il a laissés là...» glisse le fils du militaire décoré de la Très Grande Distinction au Champ d'honneur par le roi Édouard VIII. Une équipe de Matane, le Groupe PVP, travaille présentement sur un documentaire sur la bataille de Chérisy tandis qu'un de ses habitants, Fabrice Thery, a entamé de nombreuses démarches auprès de sa communauté pour que le 22e bataillon - devenu régiment - y soit correctement honoré.
***
<p>Effets personnel du soldat Paquet</p>
L'oiseau bleu rebelle
«Elle voulait servir son pays... et avoir un peu de liberté», raconte Françoise Trudeau-Gagnon. À l'âge de 22 ans, sa mère, Blanche Lavallée, annonce à ses parents qu'elle plie bagage pour traverser en Europe et soigner les blessés du front. «Mon grand-père n'était pas content, il l'a presque reniée. Les jeunes filles ne travaillaient pas en dehors», explique Mme Trudeau-Gagnon. Malgré le courroux du paternel, la jeune femme a enfilé l'uniforme bleu ciel des infirmières, surnommées affectueusement les «Oiseaux bleus» par les soldats amochés dont elles s'occupaient. Pendant la guerre, elle côtoie l'horreur et... l'amour. Le lieutenant Henri Trudeau tombe sous le charme de Blanche Lavallée, qui ouvre la porte de l'hôpital alors qu'il en reconduit une autre. Il laisse sa carte de visite, à une époque où les sites de rencontres n'existent pas, pour soumettre sa candidature aux dames intéressées par un compagnon masculin. Ils se marieront 10 ans plus tard et auront quatre enfants. À son retour de la guerre, Blanche Lavallée se rend à Washington pour convaincre le Congrès américain d'octroyer à ses consoeurs le rang d'officier afin qu'elles ne soient plus soumises à des corvées difficiles, comme le transport des malades en civière. Elle obtient gain de cause en 1920.
Souvenirs d'Adélard
Quelques semaines seulement après le déclenchement de la guerre, le 23 septembre 1918, Adélard Paquet du quartier Saint-Sauveur à Québec, s'engage à aller se battre en Europe. Il a 19 ans et six mois et fait déjà partie du 9e bataillon de Québec, les Voltigeurs. Si l'on parle beaucoup du 22e bataillon composé de Canadiens français, il ne faut pas oublier que d'autres Québécois se sont illustrés sur les champs de bataille, souligne Raymond Falardeau, du Musée des Voltigeurs de Québec. Les effets personnels du soldat Paquet y sont d'ailleurs conservés précieusement. Parmi ceux-ci, son casque, de la terre de Vimy et une grenade (photo). Lui et ses camarades ont aussi ramené quelques trophées de guerre, comme des armes ayant appartenu à l'ennemi. Aujourd'hui, la pratique n'est plus trop dans les moeurs...
Les derniers sacrements à son fils
En 1914, âgé de plus de 50 ans, le recteur de l'Église anglicane de St Matthews à Québec (aujourd'hui la bibliothèque Saint-Jean-Baptiste), Frederick George Scott, devient l'aumônier de la 1re division du Corps expéditionnaire canadien. Dans un livre racontant sa guerre, il décrit comment en 1916, lors de la bataille de la Somme, il se mit à la recherche du corps de son fils dont il avait appris le décès. Aussi bien chercher une aiguille dans une botte de foin! Mais l'acharnement du père en deuil a été récompensé. «En creusant, il [un messager qui accompagnait le padre Scott dans ses recherches] a découvert quelque chose de blanc. C'était la main gauche de mon fils, avec sa bague sur le dessus», décrit-il dans son ouvrage. Après avoir retiré le précieux objet, l'aumônier donna les derniers sacrements à celui qu'il avait mis au monde. Personnage important à Québec, Frederick George Scott aurait été invité à des rencontres privées entre Winston Churchill et Franklin Roosevelt lors de la Conférence de Québec de 1943 pour lire sa poésie.
Moi, George Price, mort deux minutes avant l'armistice
Ce sont les ordres auxquels vous désobéissez qui vous rendent célèbres.