Un peintre connu

Si je vous dis, «peintre connu qui sut faire briller, vibrer et éclater la couleur», ça vous fait penser à qui?
Non, pas lui. 
Essayez encore.
Non, pas lui non plus. 
Allez, je vous le donne : Alfred Pellan.
Ça saute aux yeux, non? Qui d'autre que lui a su acquérir une telle notoriété en colorant ses tableaux? Les gens mandatés pour composer le texte qui apparaît sur la plaque commémorative de Pellan ont trouvé, eux, que ça résumait parfaitement un des peintres les plus marquants du Québec.
On peut aimer son art ou pas, là n'est pas la question.
Qui plus est, ces gens ne se sont pas cassé le ciboulot pour accoucher de cette formule vague à souhait. Juste à aller sur le site Internet du Musée des beaux-arts du Canada, à trouver la biographie de Pellan, et tout en haut, cette citation de Maurice Gagnon tirée de la monographie qu'il a écrite sur le peintre en 1943 :
«La couleur de Pellan? Quel enchantement! Nous sommes portés d'une joie à l'autre : elle brille, elle éclate, elle vibre et résonne avec intensité.»
Si on se donne la peine de lire ce qui vient ensuite, on apprend que Pellan a été l'un des premiers peintres québécois à se démarquer en France, qu'il a côtoyé les plus grands, qu'il a été un des pionniers de l'art moderne. 
En 1939 à Washington, à l'exposition Paris Painters of Today, ses tableaux étaient accrochés à côté de ceux de Dali et Picasso.
Et tout ça a commencé au 211,
3e Avenue, où Pellan est né en 1906, d'où il est parti en 1926 pour aller étudier à Paris. Entre-temps, le 211 est devenu le 581-583, c'était la même maison, avec deux nouveaux numéros civiques. Les historiens l'ont officialisé l'an dernier, grâce à une lettre écrite par le peintre en 1984, dans laquelle il confirme y «avoir développé son penchant pour la peinture». 
Trente ans plus tard, Québec installe finalement une plaque devant la maison.
À la fin du printemps, un des deux propriétaires de la maison, André-Paul Gagné, a appelé à la Ville pour savoir ce qui allait être écrit dessus. La dame au bout du fil lui a d'abord dit que c'était secret, il a insisté, il a fini par savoir. «Elle m'a dit ça, "peintre connu qui amorça sa carrière ici, il sut faire briller..."»
Vous connaissez la suite.
André-Paul s'est étouffé. «Le texte n'avait aucun bon sens, je lui ai demandé si elle le connaissait. Je lui ai sorti le dictionnaire, lui ai lu ce qui était écrit sur Pellan. Elle m'a dit que le texte devait être court, qu'on ne pouvait pas mettre tout son curriculum vitae. Et que les gens pourront aller voir sur Internet.»
Elle lui a aussi dit qu'il lui faisait perdre son temps. Qu'elle n'était pas à la retraite, elle. La dame a ajouté que, de toute façon, il était trop tard pour modifier le texte, que la plaque était en production.
André-Paul et Carol Baronet, l'autre propriétaire, ont écrit au bureau du maire pour les informer du texte qui devait apparaître sur la plaque. 
Le texte sur la plaque qui a été dévoilée jeudi se lit comme suit: «Ici vécut Alfred Pellan (1906-1988). Peintre reconnu internationalement comme l'un des pionniers de l'art moderne, il amorça sa carrière à Limoilou.»
Beaucoup mieux. 
Maintenant, André-Paul et Carol aimeraient que le carrefour devant leur maison devienne le Carrefour Alfred-Pellan. Le comité de toponymie a balayé l'idée du revers de la main sous prétexte qu'il existe une rue Pellan, pas Alfred-Pellan, à Sainte-Foy, tout juste avant d'arriver à Saint-Augustin.
La Ville envisagerait plutôt d'ajouter le prénom au nom de la rue.
Mais Carol et André-Paul sont tenaces. Leur projet est maintenant porté par des gens qui se soucient du patrimoine, entre autres Henri Dorion, ancien président de la Commission de toponymie, André Escojido, qui a été secrétaire général du Conseil exécutif et John Porter, qui n'a plus besoin de présentation.
La Ville peut évidemment trouver une foule de raisons pour ne rien faire, aux apparences très louables, en disant que l'endroit n'est pas très bien aménagé, qu'il n'a jamais eu de nom, que ça aurait l'air fou d'inaugurer une place qui se résume à trois rues qui se croisent, un banc de parc et une horloge.
Elle pourrait aussi s'asseoir à la planche à dessin et imaginer un carrefour digne du nom qu'il porterait. 
Un carrefour, tiens, où la couleur brillerait, vibrerait et s'éclaterait.