Le robot chinois Yutu

Un parfum de fin du monde

«Dis, m'en veux surtout pas, si ma chanson a, un parfum de fin du monde.» Que Michel Legrand nous pardonne l'emploi des paroles de son inusable ballade en guise d'incipit à cette chronique (10 points si vous utilisez incipit lors de votre prochaine réunion d'orientation stratégique). Et comme le Flâneur se pose toujours les questions de monsieur et madame Tout-le-Monde, nous nous sommes levés ce matin en nous demandant si nous allions pleurer à la mort de notre robot. Bang.
Cette semaine, l'agence de presse chinoise Xinhua a réussi un beau coup de storytelling en mettant en scène une nouvelle... lunaire. C'est que la sonde chinoise Yutu qui a aluni en décembre dernier va mal. Un problème qui serait lié à la très abrasive poussière lunaire qui aurait endommagé des composantes vitales de l'engin.
Au lieu de publier une nouvelle «classique», l'agence a eu l'idée de donner une âme à la sonde, en d'autres termes, de la faire parler. Voici donc, en primeur (et en traduction librement inspirée du mandarin moderne, ni hao simonac!) le «chant du cygne» de Yutu.
«La mauvaise nouvelle, c'est que je devais me reposer ce matin, mais avant que je ne m'endorme, mes maîtres ont découvert quelques anomalies mécaniques. [...] Des parties de mon corps ne répondent plus. Mes maîtres travaillent fort pour essayer de me réparer mais il se peut que je ne passe pas la nuit. [...] Je pensais que je pourrais me promener sur la Lune pendant trois mois, mais si cette mission devait se terminer prématurément, je n'ai pas peur. Peu importe que mes maîtres réussissent à me réparer ou non, je sais que ma panne leur permettra d'amasser plein d'informations utiles.»
Et le message de Yutu se termine en forme de tirade digne du HAL9000 de la fin de 2001, A Space Odyssey: «Le Soleil s'est couché et la température ici chute rapidement. J'ai beaucoup parlé aujourd'hui, mais je me dis que ce n'est pas assez. Je vais vous dire un secret. Je ne suis pas si triste. Je suis comme un personnage dans une histoire, et comme n'importe quel personnage, j'ai eu un problème. Bonne nuit, la Terre. Bonne nuit, les humains.» Versez-vous quelques larmes de métal?
Peut-être que le petit-fils de Yutu sera réellement capable d'écrire cela très bientôt... En serez-vous ému? À défaut de savoir si les robots penseront un jour, plusieurs spécialistes s'entendent pour dire que l'apparence de la pensée pourrait bien suffire... dans un premier temps. De toute façon, ils écrivent déjà.
Une startup de Chicago, Narrative Science, offre un service où des machines écrivent des textes à partir d'informations tirées de vastes bases de données, par exemple des résultats sportifs ou encore des données boursières.
Selon les chercheurs en informatique et en linguistique qui se trouvent derrière la compagnie, ce n'est qu'une question de temps avant que leurs algorithmes puissent produire des textes plus soutenus. S'agira-t-il de pensées?
Dans les années 50, le mathématicien britannique Alan Turing avait imaginé un test qui permettrait disait-il de déterminer si une machine a acquis ce qu'on appelle une «intelligence artificielle». En résumé, si un interlocuteur qui interagit à la fois avec une machine et un être humain est incapable de déterminer au cours de la discussion lequel des deux est la machine, cette dernière passe le test. Tout est ici question de perception, évidemment. La question de l'avenir à 100 bitcoins sera peut-être : «Peut-on s'attacher à une apparence de pensée?»
Dans une émission de radio dont l'équipe du Flâneur est jalouse (Sur les épaules de Darwin sur France Inter), le chercheur français Jean-Claude Ameisen décrivait ainsi récemment cette caractéristique commune à bien des mammifères : l'empathie. «Nous avons cette merveilleuse capacité d'habiter le corps des autres. Traduit dans le langage des neurosciences, cela signifie que nous activons en nous, dans notre cerveau, des représentations nerveuses des mouvements et des expressions que nous percevons ou entendons chez les autres.»
Si cette empathie est partagée avec une machine, reste-t-elle de l'empathie au sens où nous l'entendons normalement? Tout ceci est au coeur d'un paquet de récits de science-fiction : on n'a qu'à penser aux films Thomas est amoureux, I Robot, 2001 et évidemment plus près de nous le Her de Spike Jonze, où Joaquin Phoenix s'éprend... d'une voix.
Il y a aussi ce premier épisode d'une extraordinaire série télé qui fait fureur actuellement en Suède, Real Humans, où des robots quasi-humains jouent notamment les aides ménagères auprès de vieillards plus ou moins délaissés par leurs enfants.
À la fin de l'épisode, après que son robot se soit détraqué, son propriétaire se voit offrir l'occasion de le remplacer par un modèle plus récent. Il n'est pas très chaud à l'idée, parce qu'il s'est «attaché» à celui qui lui tient depuis longtemps compagnie.
«Je suis comme un personnage dans une histoire, et comme n'importe quel personnage, j'ai eu un problème. Bonne nuit, la Terre. Bonne nuit, les humains.» En solde dans un RadioShack près de chez vous.