Un écran de fumée

Il y a des tragédies qui puent la négligence crasse, peut-être criminelle. Celles dont on se dit qu'on aurait pu ou dû voir venir en étant plus attentifs aux signaux qui l'annonçaient. Comme à Lac-Mégantic.
C'est tout le contraire avec le drame de L'Isle-Verte. À première vue, pas de laxisme ou de délinquance mais probablement des règles à resserrer. La ministre Maltais y a déjà ouvert la porte.
Il faisait - 20 °C dans la nuit de mercredi à jeudi. Le risque d'incendie est plus élevé par grands froids, mais il est trop tôt pour présumer des causes et savoir s'il ce fut une fatalité de l'hiver ou de l'humain.
Le hasard a voulu que le rapport du Bureau de la sécurité des transports sur Lac-Mégantic sorte le même matin. Les morts de cette nuit d'hiver ne font pas oublier ceux de la nuit d'été.
La Résidence du Havre était une maison propre et bien tenue. Toutes les certifications requises, des prix et des distinctions pour les lieux et les services; pas de manquements connus aux normes de soins et de sécurité.
À plusieurs égards, un modèle. L'exemple de la résidence où on installe, l'esprit tranquille et sans honte, des parents âgés ou des proches.
Le site Internet décline les mesures de sécurité en vigueur : alarme incendie dans chaque zone; gicleurs automatiques; détecteurs de fumée; une cloche dans la chambre et une autre dans la salle de bain, un personnel qualifié en tout temps. La femme du propriétaire avait sa chambre à l'étage, dans la partie récente de la résidence.
La présence sous le même toit du CLSC et de la pharmacie locale ajoutait au sentiment de sécurité.
Il y aura débat sur les gicleurs. Une ancienne résidente sait qu'il y avait des gicleurs dans la partie la plus récente, mais n'en revoit pas dans le logement qu'elle occupait.
L'immeuble était plus vulnérable qu'il n'y paraissait. Une illusion de sécurité. Un écran de fumée.
La Résidence inaugurée en 1999 était pour plusieurs le plus beau bâtiment du village. Après l'église, j'imagine.
Pas de luxe, ni de tape-à-l'oeil, mais une élégance certaine et un service de trois repas par jour.
C'est ce qui avait convaincu Laurette Beaulieu de s'y installer à l'époque avec son mari. Ils furent parmi les tout premiers locataires, ce qui leur avait permis de choisir leur logement, près de la cuisine, au rez-de-chaussée.
Si Mme Beaulieu avait gardé ce logement, il est probable qu'elle aurait réussi à sortir la nuit dernière.
Pendant les 14 années où elle a habité la Résidence du Havre, Mme Beaulieu s'est toujours sentie en sécurité. «Rien à dire de ce qui se passait», dit-elle.
Il lui arrivait de penser qu'il manquait de personnel ou qu'il roulait trop vite, mais pas de vrais reproches.
Elle était avec le temps devenue la mémoire de la résidence. C'est elle qui, le matin, «arrosait les bouquets» dans la grande salle; préparait l'autel pour la prière du soir, plaçait les chaises pour la messe du dimanche.
Quand son mari est décédé en février dernier, le propriétaire Roch Bernier est venu la voir.
Il a insisté pour qu'elle quitte son logement et s'installe dans plus petit à l'étage. Il avait un nouveau couple, plus payant, à loger au rez-de-chaussée. Il a aussi parlé d'augmenter le loyer.
«Deux jours après les funérailles. Pas très délicat. Après tout ce qu'on avait fait pour lui...»
Mme Beaulieu a dit non et «écrit sa lettre de démission». Elle est partie pour Rivière-du-Loup.
Elle a appris le drame en allant déjeuner jeudi matin. Elle a vu la fumée à la télé, a fait des téléphones en avant-midi et d'autres plus tard en journée. Elle n'a pas eu beaucoup de réponses.
Mme Beaulieu, 84 ans aujourd'hui, connaissait la plupart des résidents. La plupart des victimes. Elle compterait probablement parmi celles-ci si elle avait accepté la chambre au deuxième étage.